Cet article est paru dans la revue Les cahiers de la SFSIC n° 5, juin 2010.

 

À propos du débat autour de Google Book. Entre histoire et prospective

 
Jacques Perriault, juin 2010

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En 2004, Google décide de lancer l’opération Google Book. Il s’agit pour l’opérateur américain de numériser les fonds des grandes bibliothèques et de les mettre en ligne à la disposition du public. En contrepartie, les bibliothèques reçoivent une dotation financière importante, Google se réservant les droits d’usage des documents enregistrés. Plusieurs grandes bibliothèques américaines se sont lancées dans cette voie. En France, la bibliothèque de Lyon est la première à souscrire à ce type d’opération.

Depuis cinq ans, un débat agite la communauté des bibliothécaires, des documentalistes ainsi que l’opinion publique sur la décision prise par Google. D’excellents arguments sont échangés entre les protagonistes. Il est vrai, affirment les uns, que les gestionnaires de grands fonds éprouvent des difficultés financières à entretenir ceux-ci et que la manne versée par Google apparaît comme providentielle. A l’opposé, objecte-t-on, les classements des réponses à des requêtes documentaires sont d’abord construites dans une logique de référencement et de fréquence de consultation, en dehors, de surcroit, du service public. Certaines questions sont très épineuses. Un pourcentage très important des ouvrages des grands fonds n’est jamais consulté. Leur mise en ligne les rendrait accessible. Mais la vertu du numérique est-elle forte à ce point : 1) qu’elle fera surgir de nouveaux lecteurs ? ; 2) qu’elle incitera durablement les investisseurs à les numériser pour répondre à une demande problématique ?

Une mise en perspective à la fois historique et prospective manque à ce débat. Les numérisations de grands fonds bibliothécaires ont une valeur instituante ; bien que longues à mettre en œuvre, elles organisent de nouveaux dispositifs. Elles concernent donc les générations montantes. Mais est-il bien certain qu’elles recourront aux mêmes modes de consultation, de lecture et de questionnement, c’est aujourd’hui une question sans réponse, à en juger par les pratiques numériques des moins de quarante ans. Contrairement à l’enseignement qui s’en est tenu le plus souvent au support papier, ceux-ci privilégient l’écran pour gérer leurs contacts dans les réseaux dits sociaux, pour formuler des requêtes à rendement immédiat sur les moteurs de recherche et pour produire des messages laconiques mais fréquents, cent cinquante caractères maximum sur Twitter, par exemple. La plupart du temps, les moins de quarante ans n’ont pas acquis une culture de l’information (information literacy [1]), dont de nombreux travaux, encouragés par l’Unesco, ont établi le syllabus.

Leur expérience du numérique a commencé à se construire au début des années quatre-vingt avec les premiers jeux vidéo, c’est là l’importance de la dimension historique. Depuis elle n’a cessé de s’accroître sans que pour autant ils en connaissent les notions sous-jacentes. Celui ou celle qui s’adonne à un jeu informatisé ignore la plupart du temps qu’il raisonne par induction pour en découvrir les règles et qu’il construit et teste des hypothèses pour en vérifier le bien-fondé. Personne ne le leur a dit. Depuis 1970, l’École n’a pas fait le choix de leur faire découvrir cela.

Ce sont donc ces générations très entrainées à la communication interactive entre pairs, lisant peu, mais capables de découvrir les règles d’un dispositif qui seront supposées se servir de Google Book. Le pari sur l’avenir est risqué sauf à imaginer des scénarios –réflexion prospective – où la lecture est revalorisée et où une pédagogie du traitement de l’information leur est proposée pour les concepts qui leur font défaut. Pour bien comprendre le fonctionnement d’un moteur de recherche, sa portée, ses limites, il ne suffit pas de mettre quelques mots clés dans une fenêtre. Les notions de chaîne de caractères, de zones de recouvrement entre les arguments d’une requête et les données enregistrées dans les tables, les modes d’ordonnancement des résultats fournis sont nécessaires à l’évaluation de ses performances. En fonction de la culture qu’elles auront acquises pour traiter l’information, ces générations créeront les usages et y adapteront le modèle Google Book ou bien le délaisseront et en concevront d’autres.

En tout état de cause une réflexion s’impose qui dépasse le seul cas de Google. Elle comporte au moins quatre points. Le premier est de proposer une pédagogie du traitement de l’information. De Jean Kuntzman, qui créa l’Institut de mathématiques appliquées de Grenoble et milita toute sa vie dans ce sens, jusqu’à à Gérard Berry, au Collège de France, la lignée est longue mais souvent ignorée des chercheurs qui ont défendu ce point de vue. Cet apport théorique et réflexif pourrait nourrir les très nombreuses utilisations des ordinateurs dans l’enseignement. Depuis quelques années, des travaux dirigés vont en ce sens et initient au raisonnement inductif et à l’algorithmique dans les classes terminales.

Le second point est de renforcer les enseignements des techniques documentaires et des industries de la connaissance dans les centres d’information et de documentation des collèges.

Le troisième est de réfléchir à l’influence sur la culture de ce qu’on pourrait appeler une industrie de la réputation. En effet, la réputation, le référencement (qu’il s’agisse d’une indexation classique ou de folksonomies) et le taux de consultation définissent sans cesse et sans distinction de genre, des ordres et des hiérarchies sur les documents de toute nature.

Le quatrième point, enfin, est de définir une politique publique de la consultation numérisée suffisamment souple et constamment évaluée pour que l’on puisse articuler le modèle Google Book avec un modèle « glissant » qui s’adaptera aux évolutions culturelles des nouvelles générations.

Jacques Perriault
Professeur émérite à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense, conseiller à l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC).


[1La « Proclamation d’Alexandrie sur la maîtrise de l’information », adoptée en novembre 2005 par l’IFLA et l’UNESCO, propose l’information literacy comme nouveau droit de l’homme : « La maîtrise de l’information est au cœur de la formation tout au long de la vie. Elle permet aux gens, dans tous les chemins de la vie, de chercher, d’évaluer, d’utiliser et de créer l’information pour des objectifs personnels, sociaux, professionnels et éducationnels. C’est un droit humain de base dans un monde numérique qui apporte l’intégration de tous les peuples. » [IFL 05].