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Et si on parlait communication ?

Par Dominique Wolton

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Vivre c’est communiquer

La communication est inhérente à la condition humaine. Pas de vie personnelle ou en société sans volonté de se rencontrer, parler, échanger et communiquer. Les êtres humains souhaitent le plus souvent communiquer pour trois raisons, la plupart du temps entremêlées : partager, séduire, convaincre. Aujourd’hui la communication est omniprésente entre les individus, et par l’intermédiaire des techniques, avec trois sens différents. Le premier, qui correspond à l’idéal de la communication, renvoie à l’idée d’échange et de partage. Le second, très utilisé, concerne l’idée de transmission. Communiquer c’est transmettre, la plupart du temps sur un modèle hiérarchique. Le troisième sens, de plus en plus fréquent, c’est négocier. Négocier entre des points de vue très souvent divergents, pour arriver à trouver un accord. C’est cette troisième dimension qui se développe dans un monde ouvert où les différences sont plus visibles que les ressemblances. Cet élargissement de la communication, au-delà de la performance des techniques, renforce la dimension humaine et le poids des cultures.

De l’information à la communication

Les libertés individuelles, le progrès technique et la démocratie font de l’information et de la communication une des grandes conquêtes des sociétés contemporaines. Mais une différence croissante s’installe entre l’information et la communication. Hier, les deux étaient synonymes, aujourd’hui, l’explosion de l’information pour des raisons à la fois démocratiques et techniques butte de plus en plus sur des difficultés de communication. Le flux d’informations augmentant sans cesse, le récepteur filtre davantage. Émetteur, message et récepteur ne sont plus en ligne. Informer n’est plus communiquer. C’est la grande rupture de ce siècle : la place croissante du récepteur et le fait que la communication s’apparente beaucoup plus à une négociation qu’à une transmission ou à un partage. Le récepteur est la première figure de l’Autre, qui s’impose avec la mondialisation. L’Autre, lui, elle, chacun d’entre nous, prend ses distances par rapport aux informations reçues et échangées. Le diable de l’altérité s’infiltre dans tous les échanges. C’est pourquoi, malgré l’immense progrès technique, le volume croissant d’information et l’accélération des interactions, l’incommunication constitue souvent l’horizon de la communication. Renversement complet par rapport au schéma politique et culturel qui domina pendant deux siècles et qui reposait sur l’idée de la continuité entre le message, la technique et le récepteur. Le village global est une réalité technique, mais pas un projet social, culturel et politique.

On ne pouvait d’ailleurs découvrir la complexité de la communication qu’après la révolution de l’information dont Internet est aujourd’hui le symbole, comme la presse, la radio et la télévision l’ont été également. Le plus simple dans la communication relève de la technique, le plus compliqué, ce sont les hommes et les sociétés. La communication est toujours plus difficile que l’information car elle concerne la relation, le rapport à l’autre, avec toutes ses vicissitudes, alors que l’information, renvoie au message. C’est cette découverte de l’incommunication qui oblige à repenser la communication et en fait un des enjeux les plus fondamentaux du XXIe siècle. Comment cohabiter pacifiquement dans un univers où tout le monde voit tout et sait tout et où les différences sont plus visibles et moins négociables ? D’où l’importance de ce troisième sens de la communication, la négociation afin d’organiser la cohabitation. Jusqu’où la vitesse de transmission des informations, l’apparente transparence des rapports humains, l’interactivité généralisée, l’accès sans cesse facilité à toujours plus d’informations, vont-ils contrebalancer la complexité et la lenteur de la communication humaine et sociale ? La technique devient à la fois le meilleur allié de la communication, et son adversaire.

La communication au cœur des connaissances

Elle l’est pour trois raisons. Tout d’abord, les concepts d’information, d’interaction et de communication ont largement contribué à restructurer les domaines de la connaissance contemporaine. Toutes les disciplines, des mathématiques à la physique, de la biologie à la chimie, des sciences de l’environnement aux sciences humaines et sociales, etc., utilisent aujourd’hui ces concepts, avec des sens parfois différents, ce qui justifie d’ailleurs un indispensable et passionnant travail d’épistémologie comparée. Ensuite, parce que la communication est au cœur des sciences devenues aujourd’hui toutes interdisciplinaires. Et penser l’interdisciplinarité, c’est réfléchir aux conditions nécessaires pour rapprocher des concepts et des savoirs différents. Et qu’est ce que la communication, si ce n’est une logique de négociation ? L’interdisciplinarité est finalement un processus constant de communication pour rapprocher des savoirs d’origine différente afin de permettre leur cohabitation. Enfin, la communication est indispensable aux communautés scientifiques pour repenser leur rapport au monde, puisque les sciences et les techniques sont aujourd’hui inséparables des enjeux économiques, politiques et culturels, eux-mêmes accélérés par la mondialisation. Les scientifiques ne sont donc plus hors du monde, sans pour autant être totalement au cœur de celui-ci. Ils doivent apprendre à gérer ces aller-retour afin de tenir compte de la nouvelle place de la science dans la société, mais aussi de leur autonomie, indispensable à préserver. Le temps de la recherche est plus lent que celui de la politique des médias et de la société. Penser les relations entre des mondes différents et organiser la cohabitation de valeurs parfois contradictoires renvoie directement au cœur de toute problématique de communication.

Les sciences de la communication sont donc interdisciplinaires, comme toutes les sciences apparues depuis un demi-siècle, comme les sciences de l’univers, de la vie, de l’ingénieur, de l’environnement. Elles ont un double objectif. Repenser le statut des concepts d’information et de communication dans les différentes théories de la connaissance. Réfléchir aux nouvelles conditions de cohabitation des hommes, des sociétés et des cultures dans un monde ouvert où les différences, auxquelles personne ne veut renoncer, sont plus importantes que les ressemblances.

Les sciences de l’écologie, dans un domaine voisin, essayent de penser les nouvelles conditions de cohabitation entre la nature et les hommes. Les sciences de la communication recherchent les nouvelles conditions de cohabitation entre les hommes, les cultures et les sociétés. Elles sont un enjeu au moins aussi fondamental que celui de l’écologie, car elles concernent les relations des hommes directement entre eux, sans la médiation de la nature. Il s’agit d’un nouveau défi cognitif, théorique et politique. C’est pourquoi l’information et la communication sont à la fois au cœur de toutes les sciences d’aujourd’hui et de toute réflexion sur la cohabitation des sociétés et des cultures.

La singularité de l’ISCC ?

Elle est de trois ordres :
1 – Ne jamais séparer les sciences et les techniques de la société et rappeler que si l’information est à l’origine de toute connaissance, la communication organise les rapports entre savoirs, sciences, techniques et société.
2 – Montrer ainsi que les questions d’information et de communication concernent toutes les sciences et se trouvent au cœur de la restructuration des savoirs et des connaissances. Elles sont en même temps indispensables à une réflexion sur la nouvelle place des sciences et des techniques dans le cadre des sociétés ouvertes et de la mondialisation.
3 – L’ISCC est le seul institut transverse aux dix autres instituts du CNRS. Il a pour objectif de favoriser des recherches interdisciplinaires avec ces instituts dans les quatre domaines du carré des connaissances : l’épistémologie comparée ; l’expertise et les controverses ; les industries des connaissances ; les rapports sciences, techniques, société. Il a aussi comme vocation, pour le CNRS et les autres instituts de recherche, d’être un lieu de rencontre et de réflexion critique sur l’interdisciplinarité, le nouveau statut des communautés scientifiques et leurs rapports avec la société.

date pub 8 octobre 2009, date maj 21 novembre 2013




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