Ce projet en émergence est coordonné par Romain Huët, avec la participation d’Élise Creully, doctorante.

 

Catastrophes, milieux désorganisés et expérience de la violence

Socio-anthropologie de l’agir humain en contexte précaire et indéterminé

 

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Les crises actuelles (guerres, guérillas, terrorisme, émeutes urbaines) soulèvent des problèmes qui n’affectent pas uniquement les contours de la carte politique du monde. Elles engagent localement des individus, dont il importe de saisir les rationalités propres, qui expérimentent, organisent et vivent des situations sociales de violence radicale. Dans un contexte inhospitalier ou clairement hostile à tout aménagement humain, la question est de savoir comment ces individus organisent leurs actions, leur existence ou leur quotidien de telle sorte qu’ils aient prise sur le cours des choses. Comment, en situation incertaine où le réel est promis à une mutation, les individus parviennent-ils à organiser la vie, à assurer des coordinations, à façonner des agencements collectifs, de sorte que chacun puisse se familiariser à son quotidien ou à la situation qu’il est en train d’expérimenter ?

Selon une perspective sociologique, philosophique et communicationnelle, le fil conducteur de ce programme de recherche est de saisir les réactions des individus et leurs capacités d’organisation à partir du moment où leur rapport ordinaire au monde est altéré (par des attentats, des bombardements, des situations de chaos, des désordres sociaux, etc.), c’est-à-dire lorsque les formes sociales qui stabilisent le quotidien ne tiennent plus.

Ce programme entend traiter ces expériences actuelles à partir d’un double examen :

  • D’une part, il s’agit d’objectiver ces différentes expériences de la violence, en partant de la manière dont les individus rendent intelligibles leurs actes ordinaires et procèdent à des agencements individuels et collectifs. Cette analyse fine de l’ordinaire des « émeutiers », des « combattants », des « rebelles » ou encore des « victimes de catastrophes » vise à porter au jour les modalités par lesquelles les individus appréhendent le monde, ainsi que leurs rapports aux autres et à eux-mêmes, à partir du moment où ils évoluent dans un contexte altéré, précaire et indéterminé. Dans des situations de catastrophe, de désordre ou de violence, l’enjeu est de restituer cette production du sens des enquêtés, de rendre compte de leurs pratiques de mise en ordre et de classification des expériences vécues, de répertorier leurs univers pratiques et symboliques, afin d’en examiner la cohérence interne, d’en apercevoir les rationalités et d’en saisir les régimes de justification.
  • D’autre part, il importe d’examiner ces situations sociales dans leurs dimensions sensibles et subjectives, c’est-à-dire qu’une catastrophe, une émeute ou une guerre est le lieu d’une expérience particulière au monde au cours de laquelle des sensations, des affects, des passions ou encore des affections sensibles se déploient. Il s’agit donc de référer l’agir à l’activité sensible, concrète et sociale des hommes c’est-à-dire à l’expérience de leur affectivité. Cette expérience « sensible » peut se caractériser par des rapports à des récits, par des sociabilités, ou encore par des dispositions à exister en rupture avec le cours habituel des choses. Outre la désorganisation formelle d’une communauté humaine, les catastrophes engendrent une perte de l’adéquation avec la vie quotidienne. Ceci signifie que l’ensemble des habitudes acquises, généralement non interrogées et qui jalonnent le quotidien, ne fonctionne plus. Dans ces circonstances, les individus se trouvent dépossédés de l’évidence du regard sur leur quotidien, de leurs schémas habituels d’interprétation du monde, ce qui est susceptible d’engendrer des crises et des désajustements parfois graves entre eux et le monde, perçu comme instable et déroutant. Il convient de se demander comment les individus affrontent ces situations de défamiliarisation de leur rapport ordinaire au monde. Comment s’organisent-ils alors qu’aucun monde n’apparaît clairement comme horizon ? Comment les individus font-ils face à cette expérience de l’effondrement ? Comment, dans un contexte de dissociation, de l’ordre et de l’unité se construisent-ils ?

La question de la guerre et des guérillas est omniprésente dans l’arène médiatique ou dans les préoccupations politiques. Pourtant, elle ne constitue que marginalement un terrain d’études dans le champ des sciences humaines et sociales. Bien que les conflits armés dont les principaux protagonistes ne sont aucunement des combattants de métiers soient en extension, peu d’études tentent de cerner les ressorts subjectifs qui conduisent des hommes ordinaires à accepter de tuer et de mourir au nom de motifs politiques. En d’autres termes, les analyses ne sont généralement pas orientées vers l’interprétation des modalités par lesquelles des hommes se familiarisent à la guerre et se transforment, progressivement, en combattants aguerris. Il y a toujours une distance au terrain (Bonneli, 2011) si bien que les motivations qui conduisent une masse d’hommes à devenir des combattants, de même que leur socialisation progressive à la violence, demeurent ignorées.

L’objectif de cet axe de recherche est d’entreprendre une ethnographie des guerres et des guérillas pour approcher les ressorts subjectifs qui conduisent des individus « ordinaires », au sens où ils ne sont a priori pas préparés à la lutte armée, à tuer et à mourir à des fins politiques. En d’autres termes, il s’agit de se demander quelles sont les idées susceptibles de soutenir l’engagement dans une violence radicale et de s’intéresser au « basculement subjectif » qui s’opère. Ce terme désigne le processus par lequel des hommes ordinaires se transforment en des combattants. La complexité de cette question réside pour l’essentiel dans le fait que c’est un processus fluide, incertain, et difficilement traduisible par les mots (J. Sémelin, 2005 et L. Bonelli 2011). Nombre de chercheurs ont apporté à ces questions des réponses d’ordre psychologique, politique, historique et évidemment anthropologique. L’explication est nécessairement multi-causale et toujours approximative. Devant la multiplicité des manières de l’aborder, le but est de constituer un savoir empirique sur ces différents groupes armés au moyen d’une immersion en leur sein (Huët, 2016). Inscrites dans une perspective ethnographique, ces recherches ont déjà été initiées en Ukraine, en Syrie et plus récemment en Irak (projet en cours).

Une ethnographie de la guerre consiste à mettre au jour la réalité du quotidien des hommes au cœur du conflit. Il s’agit de partir du principe selon lequel la guerre donne lieu à des formations subjectives particulières, au sens où elle requalifie le rapport de l’individu envers lui-même, autrui et le monde. La démarche consiste à repérer les formations subjectives typiques des combattants. Autrement dit, comment leurs agencements quotidiens, leurs rapports avec les autres hommes et l’expérience sensible de la guerre sont-ils susceptibles de les soutenir dans leur lutte armée ? L’enjeu est de déterminer comment les combattants coexistent dans le temps de la guerre, alors même que le vouloir vivre ne tient plus. Comment les individus subsistent-ils ensemble, durablement et dans un contexte d’intense adversité, alors que de manière générale, l’ensemble des rapports sociaux et des configurations matérielles apparaissent comme précaires ?

L’ethnographie est susceptible d’apporter de précieux éléments de discussion pour penser les ressources déployées par les individus pour s’accommoder aux luttes armées. En particulier, elle pourrait se donner pour ambition de saisir le quotidien d’une brigade, ses agencements routiniers, les rapports sociaux entre combattants, ses ordres internes, ses expériences du temps et particulièrement des temps vides en dehors des combats, ou encore les cadres d’int%rprÉtauion partagés par un groupe. Pour résumer, il s’agit d’appréhender empiriquement la quotidienneté de la guerre du point de vue de ceux qui la vivent, c’est-à-dire de porter au jour les procédures par lesquelles les acteurs interprètent la réalité sociale à partir de leurs propres catégorisations. En d’autres termes, la démarche vise à repérer les formations subjectives typiques des combattants et les modalités par lesquelles ces rapports à soi-même, aux autres et au monde sont organisés.

Cette question de recherche s’articule autour de deux axes d’analyse :

  • Le premier renvoie à l’individualité et à la subjectivité des combattants. De manière élémentaire, la guerre est une expérience intérieure au sens où elle transforme les hommes (Jünger). Selon E. Jünger, la guerre est une expérience existentielle et philosophique ; elle modifie la vie et fait advenir un nouveau « je ». Dès lors, il s’agit de repérer les formations subjectives typiques des combattants. En d’autres termes, l’enjeu est de mettre en évidence la façon dont se constituent les combattants à travers une série de dispositifs (idéologies, ressources culturelles, solidarités communautaires, etc.) dans le cours de la guerre. Par conséquent, il convient d’examiner les pratiques effectives que mettent en œuvre les individus, les vérités auxquelles ils se lient tant pour se glisser dans le monde et y trouver une place que pour affronter l’épreuve de la guerre. L’hypothèse est simple dans son principe : les combattants se socialisent progressivement à la guerre. Pour cela, ils se rattachent à des préceptes, des pratiques, des règles, des récits, des fictions ou encore des manières de faire. En bref, la guerre suppose à la fois des modes d’existence individuels et collectifs. Le mode d’existence du combattant prend forme dans des pratiques réglées et ouvre à un champ d’expériences et d’expressions qui rendent possible l’affrontement du réel. En ce sens, ce projet rejoint les perspectives foucaldiennes sur la subjectivité, dans la mesure où la subjectivité combattante n’est pas une expérience immédiate de soi dans la guerre. Elle est travaillée par des médiations sociales, historiques et contextuelles. En procédant à une analyse de ces médiations, de leurs structures et de leurs effets, l’objectif est de constituer une théorie de la réflexivité et de la subjectivité en temps de guerre, et de parvenir à appréhender les rationalités générales des actions, des objectifs, des conduites et des formes de vie des combattants.
  • Le second axe d’analyse porte sur le monde qui environne le combattant dans ses actes quotidiens, c’est-à-dire la situation objective dans laquelle il est amené à vivre et agir. L’existence d’un « monde » requiert d’une part des productions d’objets fabriqués de mains d’hommes et, d’autre part, des relations entre les habitants de ce monde (Arendt, 2014). La réalité d’une existence présuppose donc simultanément la présence d’autrui et une certaine permanence du monde. Or, la guerre implique une « non-assurance » du monde au sens où les repères sont précaires, les territoires incertains, les lendemains imprévisibles, les relations entre les hommes soumises à la nécessité de cohésion mais aussi à l’épreuve de la perte. En ces temps de guerre, l’ordre qui organise le quotidien et le sens que chacun peut donner à son existence sont confrontés à une profonde instabilité. Le monde perd ainsi de sa valeur propre pour devenir un lieu incertain, soumis aux aléas des destructions humaines si bien qu’il se produit une non-assurance du monde compris comme lieu de confirmation de l’existence d’une communauté humaine capable d’expériences communes, partageables et communicables. Cette précarisation, voire cet effondrement du monde se manifeste concrètement dans la configuration matérielle de l’espace (paysages dévastés, destructions matérielles, omniprésence des ruines) ou dans la reconduite quotidienne de l’expérience de la perte humaine (banalisation de la violence et de la mort, coupure paranoïaque avec le reste du monde). Dès lors, quand l’avenir est objectivement hypothéqué, comment les individus s’arrangent-ils avec le quotidien ? Comment se cherchent-ils un monde comme horizon dans un contexte de banalisation de la violence et de destructions omniprésentes ? Comment refaire ordre là où le monde apparaît comme brisé ?

L’enjeu est donc d’articuler la ruine objective de la vie matérielle au désastre subjectif enfoui dans les profondeurs des individus (Adorno, 2003). Autrement dit, si la guerre transforme les hommes, ce n’est certainement pas uniquement pour des raisons politiques. Les actions de chacun se manifestent dans un « monde » qui favorise certaines conduites et qui exercent de profonds effets sur la subjectivité des individus

En résumé, cet axe de recherche vise à examiner la quotidienneté de la guerre en tant qu’il s’agit de saisir le régulier, le continu, le normal, c’est-à-dire comment les choses tendent à s’ordonner à mesure que les hommes s’installent dans la guerre. Une ethnographie de la guerre exige une approche enracinée au milieu des combattants afin de saisir leurs discours, leurs interactions, ou encore leurs tentatives de mise en ordre et en sens de leurs actions. Elle est une fenêtre sur la guerre, une ouverture qui renseigne sur les échanges, les ordres du quotidien, les agencements organisationnels, les formes de vie qui s’y déploient, les idéologies qui s’imposent, les cadres de perception du monde qui dominent. Ainsi, l’ethnographie menée, en raison de son attache au terrain, privilégie les observations longues, la banalité, le quotidien, et les répétitions rituelles.

Les contextes émeutiers présentent des formes profondes de désorganisation bien que leurs effets soient extrêmement circonscrits dans le temps et dans leur ampleur. Dans l’émeute foisonnante, il y a des centaines de corps ballotés dans la poussière des gaz lacrymogènes et des jets d’eau. En ces courts instants, les délimitations hostiles entre les uns et les autres éclatent. Les corps séparés se coordonnent sans avoir à dialoguer, mais seulement à se mouvoir. Dans les saccades des heurts avec la police, chacun désapprend à parler et cherche, brièvement, à toiser les forces de l’ordre. Il se passe alors quelque chose d’incommensurable qui saisit de l’intérieur les émeutiers habitués ou improvisés : une sorte de bulle sans contours, toute pleine d’ardeur et de sensations, d’angoisses des arrestations ou encore de solidarités improvisées pour tenir ne serait-ce « qu’un peu ». Dans ces moments de désordres provisoires, il se joue une provision jamais tarie de sentiments qui produisent l’expérience particulière de faire craquer l’ordre ou, tout du moins, d’éprouver les limites de sa puissance. De toute évidence, c’est une expérience sensible susceptible de fournir le sentiment singulier d’éprouver la périphérie du réel (Sarrouy, Huët, 2016).

Les analyses sociologiques et politiques de la violence émeutière suivent en principe deux perspectives différentes. La première cherche à dégager les facteurs issus du contexte social, susceptibles d’expliquer l’apparition de la violence émeutière (inégalités sociales, exclusion, discriminations, expériences de l’injustice, etc.). La seconde perspective, quant à elle, vise à comprendre les processus et la dynamique des violences en s’appuyant sur un profilage sociologique des émeutiers (Wieviorka, 2004). La plupart des études s’accordent pour établir un diagnostic sociologique selon lequel la généralisation de la frustration sociale favoriserait l’expérience émeutière. En bref, il y a une base institutionnelle (sociale, politique et culturelle) qui constitue un ensemble de conditions importantes pour l’expression des formes de violence (Groenemeyer, 2006). Pour le formuler autrement, il existe des configurations sociales spécifiques qui créent des conditions favorables aux expressions émeutières.

Au regard de l’abondance du traitement médiatique et des mesures politiques (état d’urgence), il apparaît nécessaire de poursuivre la réflexion autour des rationalités émeutières. L’analyse des causes ne peut se limiter à un discours général sur les stratégies émeutières ou sur leur pertinence politique. Il est sans doute nécessaire de se plonger plus au cœur de l’émeute pour en déceler sa réalité sensible et son vécu subjectif. Autrement dit, il importe de conduire des recherches visant à décrire l’expérience subjective de l’émeute, la façon dont les émeutiers mettent en sens leurs actes, les thématisent et en donnent une explication. En bref, il manque ici ce qui pourrait s’apparenter à une tentative d’éclairage sur les modes de raisonnement des émeutiers à propos de leur agir, du sens qu’ils donnent généralement à la violence, et des tentatives de rationalisation qu’ils sont susceptibles de produire en rapport à leurs gestes. C’est probablement le raisonnement ordinaire de l’émeutier qui est encore insuffisamment travaillé au sein de la sphère scientifique. L’analyse de l’émeute comme « expérience sensible » mérite donc un examen.

Selon cette perspective, dans le prolongement des travaux ouverts par D. Lapeyronnie (2008), et à un niveau différent, de ceux de M. Kokoreff (2008), il s’agit de développer une analyse des émeutes dans leurs dimensions subjectives et phénoménologiques. Cet axe invite à questionner le sens que les émeutiers attribuent à leurs actions et à partir de l’examen de l’expérience vécue de la violence en tant que celle-ci produit une série d’affects, de rapports sociaux, et de pratiques symboliques qui maintiennent ou encouragent les activistes à la stratégie émeutière. Selon cette approche, l’émeute est alors considérée comme une forme sociale qui s’appuie sur des ressources subjectives, émotionnelles et sur des rationalités qui lui sont spécifiques. Autrement dit, ceci signifie qu’il doit être possible de dégager un certain nombre de régularités dans l’espace et le temps, ayant trait à cette forme d’expression sociale.

L’analyse accorde donc une importance particulière à l’examen de la réalité sensible de l’émeute. Celle-ci est définie par des différentiels d’intensité exercés par la présence – en un même lieu et un même temps – de corps co-affectés dans leurs perceptions, leurs rythmes, et leurs déterminations. Il convient alors d’appréhender une émeute selon une perspective de « corps assemblés en des lieux » (Butler, 2017) afin d’examiner les effets de verticalisation corporelle qui l’orientent ; c’est ainsi éprouver l’unité phénoménologique depuis laquelle cet acte se donne simultanément comme action et affection. C’est reconnaître, donc, l’acte émeutier pour ce qu’il est et éviter de re-présenter autre chose que lui : une colère, une perte de repères, une haine, etc. (Sarrouy, Huët, 2016).

Cet axe est donc une invitation à porter au jour la dimension phénoménologique du geste de l’émeutier. En quoi ce geste, qui se dispense de paroles, peut-il être compris comme une « position de discours » ? Dans quelles mesures, dans le cadre des rationalités émeutières, les vitrines brisées, les graphs et éclats de peinture sont-ils les manifestations du sens et de l’intelligibilité ? Comment ces gestes restituent-ils simplement le sens sur le terrain des sensations : sensation thermique des poubelles fondant sur le pavé, sensation olfactive de la peinture s’étalant sur les murs, sensation auditive du bruit des vitres brisées, sensations tactiles dans le frottement des corps ? Du point de vue interne aux émeutiers, l’hypothèse est que l’expérience de l’émeute construit la fiction personnelle et collective du désordre, du chaos et du recommencement. Elle est le temps où chacun se débarrasse de ses habitudes et de ses identités. Par exemple, la généralisation de l’usage de cagoules ou de masques sont autant de manières de se dissimuler que de travestir aussi son identité. En ces brefs instants d’éclats, les émeutiers se débarrassent des contingences habituelles des confrontations dialogiques, aux rationalités mesurées, et de la retenue générale. Cette quête de l’ébranlement traduit une rupture avec les équilibres qui président à la vie quotidienne, y compris à la quotidienneté militante. Au cours d’une émeute, peur et jouissance se mêlent. D’une certaine manière, l’individu se sent être autre ; il cesse d’être impuissant et de garder le silence. Il s’abandonne à la fulgurance, aux sensations et au courage du corps qui se met en danger. L’émeute est une organisation du vertige. Elle organise une relation active avec le monde et tente la destruction pour rendre possible le recommencement. En bref, le temps de l’émeute est le moment de l’effacement de soi où le corps se met à parler, où les émotions se concrétisent et s’extériorisent comme si tout était permis. Elle est un temps de défoulement où l’ordre social et les normes morales qui le soutiennent peuvent être violées. La visée politique de l’acte émeutier est secondaire. C’est plutôt l’acte lui-même qui précipite l’émeutier dans la réalité ou, pour être plus précis, dans l’hyper-réalité du temps risqué. Le vertige transporte le sujet dans une autre scène ; la scène de l’activité dans l’indétermination du monde et de la puissance sécuritaire : débordement des nasses, prises en surprises de la surveillance policière, etc. En ces instants, le sujet s’appartient au milieu de la confusion. Il ressent l’épaisseur du réel et en ce sens, l’émeute pourrait témoigner d’un sentiment d’appropriation du réel.

Cette expérience sensible se doit évidemment d’être mise en lien avec les rationalisations et les justifications déployées par les groupes favorables sous certaines conditions à l’engagement émeutier. L’engagement émeutier dans la durée n’est possible qu’à partir du moment où il est soutenu par des ressources intellectuelles dont les visées sont de mettre à distance les normes morales impliquées dans les caractérisations habituelles de l’utilisation de la violence à des fins politiques.

Une catastrophe peut désigner des événements de nature bien différente, tels que des désastres d’origine naturelle, technologique, ou bien dus à des facteurs humains. Qu’elles qu’en soient les causes, il est possible de mettre en évidence des dénominateurs communs à ces cataclysmes : caractère inattendu et brutal des faits, bouleversement engendré, dégâts matériels et humains provoqués, rupture de la temporalité ordinaire, impact étendu du drame et atteinte collective allant des victimes et des premiers intervenants jusqu’à des publics plus éloignés qui se saisissent de l’événement. Ainsi, la catastrophe peut se définir comme une « interruption désastreuse, qui déborde le cours supposé normal de l’existence, […] emportant parfois avec elle l’ordre institué, […] rend[ant] l’espace inhabitable, mais pour un temps » (Neyrat, 2008). Cette définition met bien l’accent sur le bouleversement et la rupture de l’ordinaire induits par l’état de catastrophe mais aussi sur son caractère non pérenne. Cet état de désorganisation profonde, nécessairement provisoire, invite à un questionnement sur le phénomène de retour au monde consécutif à un événement chaotique, c’est-à-dire sur les modalités de retour à une forme d’équilibre, de réintégration à l’ordinaire.

L’objet de cet axe de recherche est donc d’interroger l’état de catastrophe et de chaos suivant un événement brutal, autour d’un fil conducteur : comment le précaire, l’instable et le bouleversement reconfigurent-ils l’agir individuel et collectif, en vue d’un retour à la stabilité ? À côté d’une sociologie des réactions (Truc, 2016 ; Bazin, 2017 ; Dezecache 2017 ; Gensburger, 2017) et dans la lignée d’une anthropologie des catastrophes naissante, la démarche consistera donc à « prendre la catastrophe elle-même pour objet d’étude » (Clavandier, 2009). Il s’agira d’objectiver ce phénomène de retour au monde, de tenter de se saisir des moments de désastre pour mettre en lumière la manière dont s’opèrent les coordinations, (ré)organisations et (re)structurations mises en œuvre pour s’extraire du désordre et de la confusion repérables de prime abord.

Cela supposera de prendre en compte selon une approche micro-sociologique les pratiques d’un spectre d’acteurs large : victimes, secours, familles des victimes, journalistes, pouvoirs publics, individus se saisissant de l’événement. Il conviendra également d’articuler la réflexion autour de trois variables complémentaires :

  • La temporalité, dans la mesure où l’état de catastrophe est ici appréhendé comme provisoire et comme prenant fin au terme d’un processus impliquant le passage d’une situation à une autre (du désordre à la stabilité).
  • L’espace, étant donné que la catastrophe déborde le lieu de sa survenue et produit des ondes de choc se répercutant notamment sur l’espace médiatique, numérique ou encore public.
  • Le récit, au sens où le désastre déclenche un phénomène de mise en mots de la part d’une constellation d’acteurs impactés de manière différentielle par la catastrophe, contribuant à « donner corps à l’événement » et à l’inscrire dans le champ du réel et des représentations.

Plusieurs interrogations seront donc à élucider :

  • Comment qualifier la rupture induite par la catastrophe ? Le fait que la catastrophe implique une rupture est communément tenu pour acquis. Il importera de questionner la rupture, de saisir cette expérience et de comprendre en quoi consiste le chaos à partir du vécu subjectif de la catastrophe. Cette rupture sera appréhendée comme le nœud des reconfigurations à l’œuvre. Il s’agira de s’intéresser à ce moment d’opacité, à ce temps suspendu suivant la survenue de la catastrophe. En quoi est-il possible de parler de rupture temporelle ou de rupture du cours de l’ordinaire ? L’enjeu sera de parvenir à caractériser le désastre, situation initiale du processus de retour au monde, en décrivant finement ce qui suit le déclenchement d’une catastrophe.
  • Comment produire de l’intelligibilité au cœur du désastre et de la confusion ? L’objectif sera de mettre au jour les pratiques d’information et de communication des acteurs confrontés à la catastrophe et à l’incertitude, qu’il s’agisse des primo-intervenants aux prises avec des coordinations complexes (victimes, secours) ou de l’ensemble des autres groupes d’acteurs que l’événement agrège (médias, familles des victimes, représentants politiques, individus ordinaires). L’usage des NTIC sera analysé, de même que le recours à tout autre moyen d’information ou de communication mobilisé. Une attention particulière sera accordée aux « perceptions subjectives erronées de la catastrophe » (Perriault, 2014) et à la propagation de fausses informations, dans la mesure où ces phénomènes produisent potentiellement un effet de surenchère de la catastrophe, et en intensifient les conséquences.
  • Comment caractériser l’agir humain, individuel et collectif, en contexte bouleversé par la catastrophe ? Quels sont les ressorts de l’action en situation précaire et instable ? Divergent-ils de l’ordinaire, et en quoi ? Il conviendra de questionner ici l’articulation entre logiques d’action et perception de l’information, mais aussi de se demander si la catastrophe reste bien « une activité sociale réglée comme les autres » (Copans, 1996). Quelles sont les premières actions menées par les individus face au désastre ? Est-il possible de sérialiser ces comportements et d’établir des points de convergence entre des situations de catastrophes différentes ? Il s’agit d’interroger l’hypothèse selon laquelle il existerait des normes comportementales s’appliquant au cœur du cataclysme, influant par exemple sur les actes de protection, d’entraide ou de réaction des individus. Dans ce contexte, quelle place accorder à la notion de culture de la catastrophe commandant par exemple les actes élémentaires de survie ? Est-il possible de rationaliser la catastrophe ?
  • Quelle « grille de lecture du monde » (Clavandier, 2009), la catastrophe produit-elle ? La catastrophe constituerait un « point de bascule à partir duquel le monde et le temps semblent subitement devoir s’ordonner autrement » (Bensa et Fassin, 2002). Il sera ici question de s’intéresser à la construction des récits engendrés par le fait catastrophique, mais aussi de saisir la manière dont la catastrophe, lorsqu’elle reflue, interroge le continu, le régulier, l’ordinaire. Il s’agit de formuler l’hypothèse selon laquelle l’issue de la catastrophe constituerait une brèche, un moment de reconfigurations potentielles, à partir desquels le cours de l’ordinaire pourrait être redessiné. Quelles perceptions, quelles revendications, quel rapport au monde peuvent naître de ces moments de confrontation avec le cours de choses ?

Bibliographie

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Maëlle Bazin, « Quand la rue prend le deuil. Les mémoriaux éphémères après les attentats », La vie des idées, mis en ligne le 26 mai 2017, http://www.laviedesidees.fr/Quand-la-rue-prend-le-deuil.html.

Alban Bensa et Éric Fassin, « Les sciences sociales face à l’événement », Terrain, no 38, 2002, p. 5-20, http://terrain.revues.org/1888.

Laurent Bonelli, 2011, « De l’usage de la violence en politique », Cultures & Conflits, no 81-82, 2011, p. 7-16, mis en ligne le 5 septembre 2012, https://conflits.revues.org/18093.

Gaëlle Clavandier, 2009, « Un retour sur la catastrophe », Le Portique, no 22, 2009, mis en ligne le 10 novembre 2010, https://leportique.revues.org/2073.

Jean Copans, Introduction à l’ethnologie et à l’anthropologie, Paris, Nathan, 1996, 128 p.

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Sarah Gensburger, « Chroniques de l’ordinaire après les attentats », La vie des idées, mis en ligne le 19 mai 2017, http://www.laviedesidees.fr/Chroniques-de-l-ordinaire-apres-les-attentats.html.

Romain Huët, Olivier Sarrouy, « Le fleuve et ses berges : la sociologie des controverses ou la négation de l’existence », Hermès, no 73, 2015, p. 101-108.

Michel Kokoreff, Sociologie des émeutes, Paris, Payot, 2008, 335 p.

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Frédéric Neyrat, Biopolitique des catastrophes, Éditions MF, coll. « Dehors », 2008, 170 p.

Jacques Sémelin, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Paris, Le Seuil, 2005, 485 p.

Gérôme Truc, Sidérations. Une sociologie des attentats, Paris, PUF, coll. « Le lien social », 2016, 343 p.

Michel Wieviorka, La violence, Paris, Balland, 2004, 328 p.