Crédits image : James Gillray, “The Plumb-pudding in danger, or, State epicures taking un petit souper”, 1805, Library of Congress Prints and Photographs Division, Washington, États-Unis, œuvre du domaine public, disponible aussi sur Wikimedia Commons.

Avec la participation d’Yves Schemeil, professeur de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble, membre honoraire de l’Institut universitaire de France.

Lundi 3 octobre 2016, 17h à 19h

Institut des sciences de la communication
20 rue Berbier-du-Mets, Paris 13e
Métro 7 « Les Gobelins »

 

Séminaire de l’ISCC

Politique et diplomatie de la cuisine et de l’hospitalité

 
3 octobre 2016, 17h à 19h, ISCC

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Résumé

La cuisine, les manières de table, comportements des invités et des hôtes : tout est politique dans l’alimentation et les réceptions qui sont des modèles réduits de la politique planétaire.

Est politique ce qui conduit à choisir d’inclure ou d’exclure des personnes du cercle de celles avec lesquelles on déjeune ou on dîne, d’apaiser ou d’attiser leurs différends, d’accepter et de rendre des invitations, d’empêcher quiconque d’accumuler du pouvoir sur autrui tout en donnant à certains la possibilité d’exprimer leurs talents de cuisinier ou d’orateur, puis de convertir ces mérites en leadership. Ceci vaut en famille, dans les banquets publics, et dans les grandes réceptions qui accompagnent les conférences multilatérales et les visites d’État.

L’étude de ces relations quotidiennes « micro » en apprend beaucoup sur les macro structures sociales et sur les relations internationales. Des lois universelles de relations avec les étrangers s’en dégagent. C’est le cas du droit d’asile que les hôtes se doivent d’accorder ; de l’alchimie consistant à convertir les inégalités sociales en inégalités politiques après une phase d’égalité absolue à table, sans oublier la réciprocité qui convertit les hôtes d’aujourd’hui en invités de demain ; des devoirs des convives en termes de don et contre don, de tour de parole, de traitement équitable des voisins, de respect des goûts, des interdits et des allergies.

Partout, les oppositions structurant la cuisine et l’hospitalité à l’échelle mondiale sont identiques, seules les façons de les surmonter varient (secret ou transparence, souveraineté ou domination, interventionnisme ou neutralité). Des spécificités culturelles s’esquissent quant à la définition de ce qui est socialement acceptable et attendu. Les solutions locales sont souvent efficaces pour éviter les crises ou les clore, mais elles ne font jamais disparaître les inégalités sociales et les distinctions entre genres, classes d’âge, nationaux et étrangers.

Enfin, les activités privées et publiques, nationales et internationales, en matière de cuisine et d’hospitalité, ne sont pas séparées de manière dichotomique. Il y a un continuum de « publicité » et de « cosmopolitisme ». Un simple déjeuner en famille en dit beaucoup sur la façon d’assigner des objectifs à un repas et d’avoir en tête un ordre du jour ; sur l’art de débattre et les compétences diplomatiques à maîtriser lors de négociations ; sur la maîtrise de l’information que l’on retient ou transmet ; sur l’euphémisation et la force civilisatrice de l’hypocrisie ou au contraire la capacité à montrer ses émotions au bon moment et à bon escient ; sur la fiabilité et la cohérence d’attitude en tant que soutien, allié, rival, ou adversaire.

Les repas diplomatiques et la diplomatie des repas ajoutent pourtant des éléments originaux à ce bilan, au point que l’on parle aujourd’hui de « gastrodiplomatie » comme d’une sous discipline nouvelle de l’étude des relations internationales, et surtout une autre façon de pratiquer la diplomatie publique et de jouir d’un « soft power », donc de transformer des relations belliqueuses en une compétition autour de recettes, de savoir-faire, de talents culinaires.

Des États aussi puissants que les USA ou la France ont pris des initiatives en ce sens, afin de consolider partout dans le monde la réputation de leur gastronomie, car elle reflèterait, selon leurs dirigeants, de véritables philosophies de la vie comme le libéralisme (la démocratie et le marché), le confucianisme (la hiérarchie et la coopération), l’harmonie naturelle entre paysage et plats servis.

L’administration fédérale américaine a récemment lancé une “Diplomatic Culinary Partnership Initiative”. La France organise chaque année un concours des meilleurs restaurateurs français dans le monde. Des « Bocuse d’or », d’argent et de bronze sont délivrés par les meilleurs chefs du moment, les ministères des affaires étrangères du Japon et de la Thaïlande déclarent que leurs pays sont les « cuisines du monde », à la fois plus « naturelles », « saines » et « populaires » que d’autres.

Intervenants

- Yves Schemeil, professeur de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble, membre honoraire de l’Institut universitaire de France

- Discutant : Gilles Fumey, professeur de géographie à l’université Paris-Sorbonne et Sciences Po, chercheur à l’ISCC, responsable du pôle Alimentation, risques et santé