Le no 64, coordonné par Olivier Gapenne, est paru en décembre 2015.

 
Revue Intellectica

no 64. Sciences de la cognition : réflexions prospectives

 
Olivier Gapenne (coord.), ARCo, décembre 2015

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Résumés

DOSSIER

Olivier Gapenne, Science(s) de la cognition : une passionnante situation de crise.

Ce texte, en guise d’introduction à ce dossier prospectif, suggère que les sciences de la cognition en France, et plus largement en Europe, sont en crise. L’attentisme des organismes de recherche et du ministère a créer des structures propres à ce champ de recherche en dit long de ce point de vue. Au-delà du contexte historico-institutionnel peu favorable à cette institutionnalisation, l’analyse du projet et de l’objet des sciences de la cognition indique que les voies du dépassement de cette situation de crise sont encore incertaines. Cependant, les enjeux éthiques, sanitaires, écologiques, politiques ou encore économiques attachés à l’avancement de ce projet scientifique doivent inviter les acteurs de cette communauté à redoubler d’efforts et d’exigence. La revue Intellectica fera en sorte d’être à la hauteur de ces enjeux.

Mots-clés : sciences de la cognition, Intellectica.

Pierre Steiner, Des sciences cognitives sans cognition ?

Est-il nécessaire, pour un programme de recherche émergent en sciences cognitives, de proposer une définition scientifique de la cognition, conçue comme espèce naturelle ? Cet article propose quelques éléments prospectifs pour répondre à cette question par la négative. Les changements théoriques majeurs à venir en sciences cognitives pourraient remettre en question le principe selon lequel les sciences cognitives, quelles que soient leurs orientations doctrinales, étudient toutes un même objet transthéorique (la cognition).

Mots-clés : cognition, espèce naturelle, paradigme, programme de recherche, computation.

Pierre De Loor, Alain Mille, Mehdi Khamassi, Intelligence artificielle : l’apport des paradigmes incarnés.

Cet article a un double objectif : Le premier est de présenter les différentes propositions relatives à l’approche incarnée de la cognition faites par la communauté informatique et robotique. Le deuxième est de mener un débat sur leurs apports et leurs limites, relativement aux questions les plus délicates des sciences cognitives que sont la construction du sens, la conscience phénoménale ou encore les liens entre esprit, matière et organisation. La première partie de l’article dresse un rappel historique des objectifs initiaux de l’intelligence artificielle ainsi que les différentes orientations qui sont désormais prises par cette communauté. La partie suivante positionne le débat à la fois sur les questions fondamentales que peut étudier ou pas l’intelligence artificielle pour répondre aux questions difficiles des sciences de la cognition et en particulier les intérêts ou limites liés à l’utilisation d’une approche incarnée pour y répondre. La troisième partie consiste à détailler l’approche incarnée selon une structuration en familles, définies par des domaines ou des focalisations différentes en neurosciences, psychologie ou biologie. Nous faisons une description des principes sur lesquelles chacune d’elles repose et nous en identifions les limites et les possibilités relativement au débat posé. Le tout est synthétisé par une conclusion mettant en perspectives les recherches présentées.

Mots-clés : constructivisme, enaction, intelligence artificielle, intelligence computationnelle, robotique développementale, neuro-robotique, interactionnisme, renforcement, motivation intrinsèque, simulation, interaction homme-machine.

Claire Petitmengin, Michel Bitbol, MagaliOllagnier-Beldame, Vers une science de l’expérience vécue.

Cet article décrit un programme de recherche destiné à intégrer une étude disciplinée de l’expérience vécue dans les sciences cognitives, grâce à de nouvelles méthodes permettant de recueillir la description précise et rigoureuse « en première personne » du vécu du sujet. Après avoir présenté les procédés de ces méthodes, leurs fondements épistémologiques, et le processus de circulation entre analyses en première et en troisième personne, nous explorons leurs applications possibles dans les domaines clinique et thérapeutique, dans les domaines de l’enseignement et du transfert de connaissances, et dans le domaine technologique.

Mots-clés : expérience vécue, expérience subjective, première personne, neuro-phénoménologie, entretien d’explicitation, microdynamique, micro-phénoménologie, méta-description, introspection, entretien micro-phénoménologique.

John Stewart, Véronique Havelange, Cognition humaine individuelle et collective : le cas de la crise écologique.

Les sciences cognitives se sont souvent penchées sur des situations où l’intelligence collective d’une population est supérieure à celle des individus qui la composent, par exemple l’ « intelligence d’essaim » des colonies d’insectes. Le but de cet article est d’examiner la situation inverse, où l’intelligence collective pourrait être moindre que l’intelligence des individus. C’est dans cette perspective que nous nous proposons d’étudier le cas de la crise écologique. Pourquoi les êtres humains contemporains ont-ils apparemment tant de mal à prendre les mesures nécessaires pour éviter la possible extinction de leur propre espèce ? Pour esquisser une réponse à cette question, nous évoquons d’une part la psychologie des foules ; d’autre part, le fait que le principal système contemporain de synthèse sociale, à savoir le capitalisme, est incompatible avec une croissance zéro. Néanmoins, la crise écologique n’est pas une fatalité ; ce texte n’est rien d’autre qu’une tentative, aussi minime soit-elle, d’augmenter un tant soit peu notre intelligence collective des conditions de la survie de notre espèce.

Mots-clés : intelligence collective, crise écologique, psychologie des foules, capitalisme.

Marie-Luce Honeste, Une approche expérientielle de la sémantique lexicale.

En opposition au réalisme et à l’universalisme dominants pour longtemps en linguistique, cet article propose une perspective théorique dans le domaine de la sémantique lexicale. Il s’agit de réinterroger les processus de formation du sens dans les langues, et notamment ici dans le cadre du français, en se fondant sur les recherches en cognisciences et en sciences sociales. Le signifié des mots apparaît alors non pas comme une description de phénomènes, mais comme la conceptualisation d’une expérience humaine propre à une culture donnée. Il est alors nécessaire de postuler deux niveaux de formation du sens, avec chacun une fonctionnalité propre : (i) en langue se forme un concept expérienciel porté par un mot, non rattaché à un objet du monde, mais véhiculant une représentation mentale avec sa configuration spécifique et unique apte à s’appliquer en discours à tout objet susceptible d’être conçu de la même manière ; (ii) en discours, tous les mots de l’énoncé élaborent collectivement un domaine référentiel à l’intérieur duquel chaque concept véhiculé par un mot construit sa référence à un objet particulier. Cette approche expériencielle et conceptuelle du sens permet non seulement de résoudre le problème de ce que la tradition appelle « polysémie », mais aussi de rendre compte des phénomènes interlinguistiques d’emprunt et de code-mixing.

Mots-clés : théorie, sémantique lexicale, concept expérienciel, relativisme culturel.

COMPTE RENDU

Anna C. Zielinska, Le langage et la science chez Quine ou les racines de la rédemption [Compte-rendu du livre de Michel Olivier, Quine, Paris, Belles Lettres, 2015].

Willard Van Orman Quine est une figure clé de la philosophie de tradition analytique. Michel Olivier, dans sa monographie consacrée à l’auteur, propose une lecture qui est très éloignée d’une introduction classique qui ne serait qu’un résumé des sources évidentes de langue anglaise. Il prend au sérieux les éléments qui sont assez marginaux dans les lectures classiques : l’héritage américain pragmatiste de Quine, ses liens possibles avec Charles S. Peirce, le père du pragmatisme, et enfin : la radicalité de sa démarche. L’ouvrage constitue non seulement une introduction particulièrement précieuse pour celles et ceux des lecteurs francophones qui ne s’intéressent pas spontanément à la philosophie analytique mais qui aimeraient être guidés dans l’univers vertigineux de Quine et de la pensée qui l’a suivi, mais il s’agit là également d’un travail interprétatif intéressant et nouveau.

Mots-clés : philosophie postanalytique, philosophie des sciences, Quine, pragmatisme.

SOUMISSION LIBRE

Jean Vion-Dury, Mireille Besson, Michel Cermolacce, Daniele Schön, David Piotrowski, Neurophénoménologie du signe linguistique : Apport du modèle Phénoménologique Morphodynamique et Structuraliste (PMS) à la compréhension des mécanismes neuraux sous-tendant la donation de sens.

Cet article décrit un programme de recherche en neurosémiotique. L’idée principale consiste à proposer la composante N400 du potentiel évoqué comme « arbitre empirique » entre deux paradigmes de donation de sens : le paradigme fonctionnaliste des sciences cognitives, décrivant la séquence d’accès au lexique, et un paradigme réunissant le structuralisme saussurien, la phénoménologie husserlienne et la morphodynamique de Thom et Petitot (paradigme morphodynamique et structuraliste, PMS). Le paradigme PMS assume la consubstantialité du signifiant et du signifié (Saussure), ainsi que les diverses modalisations de la conscience verbale, dans un modèle dynamique, sans séquence d’accès lexical, mais en faisant intervenir des attracteurs relatifs au sens. La composante N400 est alors proposée pour mettre à l’épreuve de manière empirique (neuroscientifique) le paradigme PMS, celui-ci étant de nature à résoudre certaines anomalies empiriques que ne peut expliquer le paradigme cognitif d’accès au lexique.

Mots-clés : potentiels évoqués, EEG, N400, phénoménologie, Husserl, structuralisme, Saussure, accès lexical, sciences cognitives, morphodynamique.