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Revue Politiques de communication

no 1. Journalisme : retour aux sources

 
Presses universitaires de Grenoble, Automne 2013, 268 p.

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Présentation

La sociologie du journalisme attribue un rôle décisif aux sources dans la fabrique de l’actualité. Pourtant, en France, les analyses restent souvent focalisées sur l’activité journalistique, méconnaissant les enseignements de la littérature anglo-saxonne et, surtout, l’emprise de la communication. Les contributions réunies dans ce dossier se proposent par conséquent d’explorer ce que la métaphore des « sources » dissimule et amalgame. Elles analysent pratiques et acteurs, outils et dispositifs, mettant au jour les stratégies d’enrôlement des journalistes et de contrôle de l’agenda médiatique. C’est donc à un retour aux sources – travail des sources, travail à la source – auquel est convié le lecteur dans ce premier numéro.

Résumés

Nicolas Kaciaf, Jérémie Nollet

Présentation du dossier Journalisme : retour aux sources, p. 5-34

Les « sources » d’information ont acquis, depuis une quarantaine d’années, une place centrale dans l’analyse sociologique de la fabrique de l’actualité. Il est désormais impossible d’étudier l’activité journalistique et, au-delà, les dynamiques de médiatisation sans prendre en compte les stratégies d’accès aux médias mises en œuvre par les organisations, leurs représentants, ainsi que par les communicants...

Étienne Ollion

Sommets d’information. Mobilisations feutrées et production de l’information dans un sommet international, p. 35-58

Si les sommets internationaux de chef d’États sont l’objet d’une couverture médiatique intense, leur déroulement concret est rarement évoqué. Sur la base d’une enquête menée par observation participante lors d’une réunion du G8, cet article se propose de contribuer à combler cette lacune, en donnant à voir la façon dont est produite l’information lors de ces événements. L’étude révèle la présence d’acteurs inattendus à l’intérieur du sommet officiel : des responsables d’ONG – certaines aussi présentes au contre-sommet – s’activent en effet, et en nombre, à côté des journalistes dans le centre de presse. Description détaillée des stratégies médiatiques déployées par ces « activistes de l’intérieur », l’article met alors l’accent sur les modalités de l’accès aux médias. Il éclaire les usages variés que ces groupes font des médias. Loin de se cantonner à une recherche de publicité immédiate, les interactions avec les journalistes s’inscrivent dans des stratégies d’influence intermédiées plus larges dont les professionnels de l’information ne sont qu’un maillon.

Mots-clés : ONG, G8, médias, communication, influence.

Michaël Meyer

Policer l’image. Nouvelles trajectoires professionnelles et risques médiatiques dans la communication policière en Suisse, p. 59-94

Cet article interroge la police sous l’angle de sa communication et de ses stratégies d’accès aux médias. Il s’attache à décrire la professionnalisation de la communication policière qui a lieu en Suisse depuis deux décennies. Ce mouvement est marqué par l’insertion de communicants dans les rangs de la police, ainsi que par la multiplication des productions audiovisuelles et multimédias servant à promouvoir l’image publique des organisations policières.

Mots-clés : police, communication policière, image publique, risques médiatiques, Suisse.

Jérémie Nollet

Faire parler le Premier ministre. La fabrique des interviews dans un cabinet ministériel, p. 95-126

Répondre à une interview est une pratique banale du métier de ministre : il s’agit d’un des modes les plus habituels de l’accès aux médias pour ces agents politiques. Laissant la possibilité d’usages variés, il correspond bien aux intérêts et aux ressources que ces derniers investissent dans le jeu politique orienté vers les médias. Mais derrière la simplicité visible (sur la scène médiatique) de l’exercice se dissimule, dans la coulisse des cabinets ministériels, un important travail, mettant en relation divers agents politiques. Ces derniers occupent aussi bien des rôles spécialisés dans l’expertise en matière de communication (conseiller en communication, conseillers pour les discours, attachés de presse), ou dans des jeux proprement politiques (conseillers thématiques, directeur de cabinet et ministre lui-même). Ces derniers interviennent tout au long d’un processus de production collective des interviews politiques, qui démarre lors des réflexions stratégiques sur la programmation et la négociation de celle-ci, se poursuit par la préparation des réponses sur le fond et sur la forme, et se termine par l’évaluation de son impact dans le champ journalistique.

Mots-clés : interviews, accès aux médias, communication politique, cabinets ministériels, sociologie des rôles politiques.

David Pichonnaz

Communication policière et discours sur la déviance. Une expertise marquée par des enjeux professionnels et corporatistes, p. 127-150

Cet article est consacré au travail de production du discours public policier à propos de la délinquance et à son contenu. Rendant compte de changements ayant affecté le contenu et les modalités d’énonciation de ce discours, nous montrons que ceux-ci relèvent non seulement de stratégies de gestion de son image publique par la police, mais également d’autres enjeux professionnels et corporatistes. En s’appuyant sur la mise en œuvre de nouveaux savoir-faire communicationnels, l’institution policière produit en effet un discours sur le monde plus adapté aux contraintes journalistiques lui permettant également de revendiquer des moyens supplémentaires ainsi que de légitimer les outils professionnels controversés que sont le « profilage racial » et la préférence pour des solutions coercitives. Cette contribution vise ainsi une meilleure compréhension des enjeux entourant la production de son discours public sur le monde par un groupe professionnel qui est également une « source » incontournable pour les journalistes.

Mots-clés : police, délinquance, discours public, communication, profession.

Yeny Serrano

Journalisme par temps de guerre civile. Aux frontières discursives de la production d’information, p. 151-180

L’article analyse la façon dont les journalistes colombiens établissent et mettent en scène des « frontières discursives » pour se distancier du lexique de guerre des acteurs en conflit (discours rapporté, style de rédaction descriptif et impersonnel, vocabulaire « neutre », etc.). Si, quantitativement, et dans la forme, les journalistes colombiens ordonnent leurs discours selon une rhétorique de l’objectivité, les analyses qualitatives appellent à relativiser ces observations. En effet, lorsque les journalistes engagent par exemple des marqueurs discursifs de mise à distance en attribuant la désignation polémique à une source, la manière de rapporter le discours reflète parfois l’emprise des intérêts d’une des parties en conflit.

Mots-clés : information médiatique, distanciation énonciative, journaux télévisés, journalisme, Colombie.

Yves Buchet de Neuilly

Le diplomate et le journaliste. Intérêts et enjeux du sourcing d’informations de politique étrangère, p. 181-208

Les relations entre les journalistes et leurs sources sont généralement appréhendées à partir de la production médiatique. Cet angle d’approche ne permet pas suffisamment de saisir les logiques structurelles qui relient le champ journalistique à d’autres champs – ici diplomatique – dans lesquels sont localisées des sources, ni les raisons pour lesquelles certains acteurs de ces champs investissent dans la fourniture d’informations à destination des médias, ponctuellement ou non. Nous analysons ici dans quelles conditions et avec quelles difficultés certains acteurs du champ diplomatique peuvent faire de cette circulation d’informations une ressource, dans leur propre champ, dans le champ journalistique ou dans le champ politique.

Mots-clés : sources d’information, politique étrangère, sociologie des champs, guerre de Libye, communication.

Nicolas Kaciaf, Éric Lagneau

Du vestiaire à la Une, de la Une au vestiaire. Sociologie de la mise en visibilité médiatique de l’« affaire Anelka », p. 209-240

Les médias ont-ils le pouvoir de « créer » seuls et ex nihilo la « réalité » ? Ou se contentent-ils d’en « rendre compte », plus ou moins fidèlement, sans interférer avec elle ? Épisode phare de la Coupe du monde masculine de football en Afrique du Sud, l’« affaire Anelka » a mis en exergue l’antagonisme entre ces scénarios « hyperconstructivistes » et « naturalistes ». À partir d’une recherche mêlant analyse de contenus médiatiques et entretiens avec plusieurs des acteurs de la controverse, cet article vise à offrir quelques pistes théoriques pour analyser une séquence initiée par la publication, à la Une du quotidien L’Équipe, d’injures énoncées dans les vestiaires de l’équipe de France. Il s’agit ici de montrer à quel point les récits journalistiques font pleinement partie de la « réalité » sociale : ils n’en sont ni des reflets, ni des constructions arbitraires mais bien des « fragments » du réel qui, d’une part, résultent de la diffusion d’informations menée par des sources positionnées dans une configuration donnée, et qui, d’autre part, sont susceptibles de produire des effets sur cette même configuration, en amenant d’autres acteurs à réagir en public (via de nouvelles déclarations aux médias) ou en « interne » (via la recherche du responsable supposé de la fuite). Il s’agit de la sorte de proposer une analyse « continuiste » de la dynamique événementielle, qui interroge conjointement l’amont et l’aval de la mise en visibilité médiatique. Cela suppose, d’abord, de questionner les logiques propres aux acteurs qui investissent l’arène médiatique, en tant que « sources » ou « protagonistes » de l’actualité. Cela implique, ensuite, de montrer que la publicité médiatique engendre une double incidence, en bousculant la définition de la situation et en provoquant une désectorisation relative de la controverse.

Mots-clés : mise en visibilité médiatique, journalisme sportif, naturalisme et constructivisme, fuites et confidences.

Ivan Chupin, Pierre Mayance

Au service de « La Profession ». Journalistes et communicants pris dans le secteur agricole, p. 241-268

L’article interroge la constitution des frontières entre journalistes et communicants dans un milieu agricole encadré par de nombreuses organisations. Les journalistes et les communicants sont davantage associés que rivaux, et la nature de l’information professionnelle renforce leur proximité puisqu’ils participent tous au processus de co-production de l’information. Pourtant, des tentatives d’autonomisation existent de la part des fractions de journalistes les plus proches de la presse généraliste. Ce mouvement de revendication d’un territoire professionnel s’incarne dans la constitution d’une association spécialisée comme l’Association française des journalistes agricoles (AFJA) ou par le lancement d’une formation au journalisme agricole dans une école reconnue par la profession. Ces entreprises sont mises à mal par le cadre d’exercice du métier de journaliste. Le monde agricole limite l’importation du modèle généraliste et permet en parallèle une reconversion plus aisée entre les deux métiers grâce à des savoirs et savoir-faire communs. Si la question des spécialisations journalistiques a souvent été mise en relation avec la presse généraliste, le développement de règles spécifiques d’excellence et de distinction professionnelles plaide pour un statut à part dans les études et pour la constitution de cette presse professionnelle en objet scientifique.

Mots-clés : journalisme professionnel, associations professionnelles, journalistes agricoles, communicants, formation.