Avec Steven Laurence Kaplan, Goldwin Smith Professor of European History Emeritus, Cornell University.

Jeudi 10 décembre 2015, 17h à 19h

Institut des sciences de la communication
20 rue Berbier-du-Mets, Paris 13e
Métro 7 « Les Gobelins »

 
Séminaire Histoire des sciences, histoire de l’innovation

La transition “subsistancielle” : lumières économiques, mouture économique et transformation de la meunerie

 
10 décembre 2015, 17h à 19h, ISCC

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Résumé

Quasiment partout en Europe, la seconde moitié du 18e siècle annonce une époque de “nouveautés” plus ou moins subversives allant à l’encontre des doxas régnantes dans bien des domaines de la vie matérielle, culturelle voire politique. En même temps, elle sonne le tocsin, mettant en garde contre tout changement qui risquait de chambouler l’ordre social traditionnel. L’innovation menace les secteurs les plus sensibles, entre autres la sphère des subsistances, centre névralgique de la vulnérabilité de tous les anciens régimes. D’un côté, l’innovation suscite l’espoir et l’effervescence, de l’autre elle provoque l’anxiété et la résistance, passive ou active.

Innovation conceptuelle et technique, entraînant implicitement des mutations économiques et sociales, la mouture économique aurait pu transformer, sinon révolutionner, les pratiques de l’approvisionnement sur lesquelles le Pouvoir à tous les niveaux (et le « peuple-consommateur ») comptaient. Dans ce séminaire, j’évoquerai d’abord les enjeux de la tyrannie des céréales sous laquelle la France vivait (bientôt empire des farines), puis ceux du projet de « réforme économique » qui augurait la cristallisation d’une véritable science des subsistances. Après avoir défini cette nouvelle manière de moudre, j’examinerai sa genèse et son implantation dans l’optique d’une quintuple logique : (anti-) malthusienne, commerciale, idéologique, organoleptique, et sociale. Expression exemplaire des Lumières économiques—de ce que j’appelle le tournant économique du 18e siècle—la mouture économique met en relief les contradictions lancinantes d’un monde tiré entre la routine rassurante et le pari audacieux sur la rationalisation émancipatrice ; entre la convergence presque parfaite des conditions nécessaires pour l’innovation majeure et le rassemblement de tous les soupçons et toutes les craintes ; entre l’affirmation conquérante d’une culture savante (technocrate et proto-Tayloriste) et une culture populaire de travail et de consommation sûre de ses compétences et de ses droits ; entre le marché comme bastion réglementaire et le marché comme principe misant sur la liberté totale, la concurrence sans entrave, et l’égocentrisme socialement bénéfique.

Enfin, l’analyse de la mouture économique constitue un chapitre-clé dans une histoire qui n’a jamais été entreprise—pour le plus grand plaisir d’un monde meunier encore aujourd’hui pathologiquement discret—l’histoire de la meunerie française, grande industrie stratégique.