Crédits photo : Gaston Berger, droits réservés.

Cette journée d’étude est organisée dans le cadre de l’école doctorale Paris 4, section Philosophie, par l’équipe de recherche Rationalités contemporaines dirigée par Jean-Michel Besnier. L’animation de la journée est assurée par Jean-François Simonin.

Mardi 14 avril 2015, 9h à 18h

Institut des sciences de la communication
20 rue Berbier-du-Mets, Paris 13e
Métro 7 « Les Gobelins »

 
Journée d’étude

L’anthropologie prospective selon Gaston Berger : une philosophie de l’anticipation pour le xxie siècle ?

 
14 avril 2015, 9h à 18h, ISCC

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Argumentaire

Analyser la capacité de la prospective, entendue comme discipline qui se propose de faire de l’avenir son objet de réflexion, à éclairer la civilisation occidentale vis-à-vis de ses principaux enjeux contemporains. Apprécier comment une réflexion sur l’anticipation peut ou non guider les décideurs politiques et économiques dans les choix stratégiques qu’ils opèrent au jour le jour. Mesurer à quelles conditions une réflexion structurée sur l’anticipation pourrait ou non permettre d’éviter les impasses stratégiques qui semblent se dresser sur le chemin de l’avenir des sociétés occidentales.

Problématique

Vers la fin des années 1950, dans le contexte de la reconstruction européenne et au milieu des Trente Glorieuses, Gaston Berger avait été à l’initiative d’un vaste mouvement de reconfiguration des réflexions et attitudes en matière d’anticipation collective. Avec son concept d’anthropologie prospective et grâce à la mise en place du Centre d’études prospectives, il avait été à l’origine de quelques idées novatrices et percutantes qui ont mobilisé intellectuels, entrepreneurs et hommes politiques autour d’une réelle volonté d’anticipation collective, volonté matérialisée notamment dans l’élaboration de lourds projets concertés d’infrastructure. Dans la décennie suivante, plusieurs personnalités fortes ont pris le relais de cette ambition de concevoir de façon concertée ou au moins coordonnée, les perspectives technologiques, économiques, anthropologiques et politiques des sociétés occidentales en régime démocratique : B. de Jouvenel, H. Kahn, D. Bell, A. Peccei entre autres ont apporté de solides pierres à cet édifice, qui a abouti à une sorte de monument avec la publication du premier rapport du Club de Rome en 1971, premier exercice de modélisation des perspectives mondiales de la civilisation occidentale.

Ce rapport a suscité un intérêt immédiat et planétaire. Il appelait ouvertement à une retenue en matière de développement économique car il pointait des risques d’effondrement de la civilisation pour cause d’incompatibilité entre les croissances exponentielles de la démographie et de l’économie industrielle des sociétés occidentales d’un côté, et les ressources naturelles limitées de la planète de l’autre côté. Mais tout se passe comme si la prospective ne s’était jamais remise de cet étrange succès – un succès qui lui a apporté une brusque notoriété mondiale mais qui a également signé son arrêt de mort. D’un côté, la réflexion prospective dévoilait l’apparition d’une véritable problématique mondiale, mais d’un autre côté cette découverte invitait la société occidentale à sacrifier certaines de ses plus belles ambitions de court et moyen terme pour sauvegarder ses perspectives à long terme : la réaction violente des milieux technico-économiques néolibéraux dans les années 1970 a réussi à étouffer rapidement ces appels à la réflexion, à la retenue et à l’anticipation collective : intellectuels, ingénieurs, économistes et politiques ont de concert majoritairement opté pour la confiance, les yeux fermés dans les capacités du progrès technologique et économique à nous mettre à l’abri de toute déconvenue. Dans ce contexte, la prospective a du opéré une mutation : elle a abandonné toute ambition de réflexion trop profonde ou étendue et s’est éparpillée dans une myriade de petites cellules d’analyse au service d’une entreprise, d’une filière industrielle, d’une nation ou d’un territoire pour y chercher les opportunités de construire ça et là quelques avantages compétitifs pour ses donneurs d’ordre.

Entre-temps, la population mondiale a doublé et a vieilli, le mur de Berlin est tombé (sans qu’aucun prospectiviste ne l’ait anticipé), les technologies ont accru l’écart entre notre capacité à mettre au point des outils puissants et à maitriser les conséquences de ces outils, plusieurs crises ont illustré la fragilité des systèmes d’échanges financiarisés et mondialisés, des options stratégiques d’envergure planétaire se décident sur les marchés financiers, le climat se réchauffe, la biodiversité est en contraction, le concept d’Anthropocène est apparu et s’impose comme horizon coercitif indépassable pour l’humanité... Les mythes du progrès technique et de la croissance économique sont sérieusement mis en doute, mais il n’existe toujours aucune pensée alternative organisée : la prospective ayant clairement abandonné l’idée de se constituer en discipline autonome dont l’objectif serait d’appréhender les perspectives globales de la civilisation, c’est le vide en matière d’anticipation collective. Il n’existe aucune discipline capable de faire de l’avenir un sujet d’étude suffisamment établi et reconnu pour nourrir des stratégies et politiques adaptées à nos sombres perspectives. En l’absence d’un tel cadre et devant certaines échéances climatiques, génétiques, énergétiques, écologiques, et démographiques, l’éventualité d’un effondrement devient chaque jour notre perspective la plus rationnelle.

Nous sommes donc au début du xxie siècle dans une situation tout à fait inédite depuis l’aube de l’humanité : nous disposons d’un pouvoir d’agir qui dépasse notre capacité d’imagination et de contrôle, nous nous heurtons aux limites physiques de la biosphère et nous ne disposons pas d’outil théorique ni politique nous permettant de gérer cette situation de façon sécurisée pour l’avenir de l’humanité. Il s’agit d’une situation véritablement critique, face à laquelle nos outils de gestion sont obsolètes, nos systèmes de sécurité inexistants, notre culture non préparée : c’est l’ensemble de nos catégories classiques de réflexion et d’action collective qui sont inopérantes. Nous pouvons, pour garder le moral et c’est peut-être mieux ainsi, faire semblant de croire que le progrès technologique nous apportera quelques nouveaux miracles, que la main invisible du marché rétablira tous les équilibres nécessaires à la poursuite de l’aventure humaine dans les meilleurs conditions, que les peuples au pied du mur sauront bien opérer les correctifs politiques nécessaires en temps utiles. Mais qui peut penser que l’avenir est encore rose ? Qui peut raisonnablement penser que ses petits-enfants auront une vie paisible et un avenir ouvert, qu’ils franchiront sans encombre le seuil du xxiie siècle ? En fait, sauf erreur de diagnostic nous sommes au cœur d’une situation comportant de gros risques d’effondrement, potentiellement explosive, vis-à-vis de laquelle nous devons redoubler d’imagination pour identifier les voies de sortie souhaitables et celles qui ne le sont pas.

D’où l’intérêt de réinterroger ce qui avait pu constituer un début de philosophie de l’anticipation chez les pères fondateurs de la prospective, et surtout chez G. Berger. Est-il réellement impossible de renouer avec les ambitions initiales de la prospective ? Peut-on imaginer reprendre l’élan de leurs réflexions, les expurger de toutes leurs scories héritées de l’idéologie des Trente Glorieuses et le confronter à nos enjeux stratégiques du xxie siècle ? Est-il possible de reprendre la main sur des orientations de civilisation qui semblent nous échapper, et peut-être nous condamner ? Quelles seraient les conditions à réunir pour aboutir à une théorie de l’anticipation pertinente à l’échelle de la planète ? Est-on capable d’imaginer un cadre de réflexion qui s’impose sans violence aux principaux décideurs de la planète ?

Programme

9h – Accueil et présentation des participants

9h30 – Jean-François Simonin, « Introduction. La prospective à l’ère de l’anthropocène »

10h – Jean-Michel Besnier, « Anticipation et recherche d’immortalité : les écueils d’une anticipation dépourvue de modèle de société »

11h – Moussa Hummady, « La difficile prise en compte de la longue durée dans les stratégies d’entreprise »

11h30 – Philippe Durance, « Pertinence, fécondité et perspective pour les idées de G. Berger en matière de prospective »

12h – Francis Chateauraynaud, « Les principales conceptions du futur au début du xxie siècle »

13h – Déjeuner

14h30 – Thierry Gaudin, « La difficulté pour la prospective de faire entendre ses anticipations »

15h15 – Laurent Chapuis, « Philosophie politique et agenda politique : état des lieux et problèmes »

16h – Patrick Viveret, « La cause humaine : du bon usage de la fin du monde »

16h45 – Marie-Pierre Escudié, « La responsabilité sociale de l’ingénieur (RSI) : apports croisés de G. Berger et H. Jonas »

17h15 – Jean-François Simonin, « Échanges et conclusion »

18h – Fin du séminaire