Professeur des universités, rapporteur à la Cour des comptes et ancien président (2009-2012) de la Commission française CN36 AFNOR auprès de l’ISO pour les technologie de l’information pour l’éducation, Renaud Fabre est l’auteur de ce rapport intitulé Identité numérique et éducation. Le maître et l’élève vus à travers les technologies de l’information pour l’éducation, réalisé à la demande de l’ISCC.

 
Rapport

Identité numérique et éducation

 
Renaud Fabre, 2013

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Résumé

Les modèles de la formation en ligne ont progressé sans donner lieu véritablement à la représentation conceptuelle d’une communication éducative numérique. Ces modèles semblent avant tout dominés par diverses optiques de gestion des traces : il est surprenant de constater que, en dépit des obstacles actuels à l’authentification des acteurs (élève, enseignant), une part non négligeable de la recherche académique souligne l’importance et l’enjeu d’une collecte systématique des traces éducatives pour bâtir des modèles d’éducation numérique.

Ce futurisme technologique ambiant délaisse les approches cognitives de la formation en ligne, comparativement beaucoup moins développées que les démarches technologiques.

En dépit de cette approche biaisée, de ce hiatus numérique les démarches de formalisation des comportements éducatifs numériques sont aujourd’hui particulièrement vigoureuses et diverses : malgré les obstacles soulignés ci-dessus, elles nourrissent l’ambition commune de fournir des architectures de comportement sur les démarches et attitudes d’éducation (acquisition, partage, validation des connaissances) débouchant sur des typologies d’apprentissage, des profils d’apprenants.

Mais l’absence de fiabilisation de l’identité pèse sur ces démarches et en réduit la portée. Faute d’une identification sûre du maître et de l’élève, les démarches actuelles de formation en ligne se bornent essentiellement à la réalisation d’un processus de traitement d’information et de gestion de données, mené par les voies habituelles de l’automation (dialogue de bases de données, automates d’apprentissages, diagnostic assisté...), beaucoup plus qu’elle ne visent à renouveler ou à conforter une nouvelle ambition cognitive, transposée et adaptée aux conditions numériques. Les modèles ainsi construits sans identité certaine des acteurs sont flous : l’évaluation des résultats attendus et obtenus en souffrent, tout comme l’analyse stratégique des politiques publiques de formation en ligne. Les risques et incertitudes associés à la diffusion des nouveaux projets, sont généralement soulignés par la recherche et l’expertise récente.

Dans ce contexte incertain, les normes des technologies de l’information fournissent un autre angle d’analyse de la formation en ligne.

La démarche de création des normes se présente comme étant neutre et ouverte au service de tous les modèles. La normalisation n’entend pas privilégier tel ou tel modèle et prendre parti pour un modèle spécifié d’éducation. L’approche par les normes des technologies de l’information pour l’éducation (TIE), entend servir également des projets comme ceux de l’Inde ou de la Corée, aussi bien que ceux de la France… Cette prise de distance des normes des TIE par rapport aux modèles est tantôt une force-elle confère à l’approche normative la possibilité d’échapper aux effets réducteurs décrits ci-dessus, mais cette neutralité de principe peut également se révéler une faiblesse : à ne vouloir servir aucun maître, les normes vont s’insérer d’abord dans les projets et usages dominants et finir par en subir l’influence…

Les normes internationales de e-éducation, champ encore peu approfondi par la recherche, interviennent activement dans les régulations nouvelles de l’acte éducatif. Les analyses présentées ici se réfèreront aux travaux récents et plus anciens de défricheurs comme Jacques Perriault, qui a mis en évidence l’importance et les directions de travail de la recherche sur les processus de normalisation en général et en particulier dans les technologies de l’information pour l’éducation et la formation.

En s’appuyant ou non sur les modèles conceptuels de la formation en ligne, les normes numériques développées par l’ISO (Organisation internationale des standards) et par les réseaux normatifs qui y sont associés (en Europe le CEN) visent ainsi depuis dix ans à fournir une grammaire et un vocabulaire d’éléments clefs de la gestion numérique des échanges éducatifs (généralement des métadonnées, mais de plus en plus des éléments de construction de l’acte éducatif).

Depuis cinq ans dans le cadre de la démarche initiée par Jake Knoppers (membre du Conseil consultatif canadien sur les normes de l’apprentissage en ligne, Canada) et moi-même, l’un des objectifs de normalisation à l’ISO est d’opérer une transposition entre les règles juridiques énoncées pour encadrer la formation et l’usage de l’identité dans le e-learning, et les règles numériques régulant et encadrant l’acte éducatif dans la formation en ligne, dans le domaine de la protection des données personnelles.

Une première norme internationale construite pour définir et protéger l’identité numérique des élèves a été publiée. Cette norme fournit un corpus de définitions et d’indexation des termes concourant aux démarches les plus diverses prévues par les architectures des échanges numériques éducatifs : les différentes formes d’enregistrement de l’identité éducative ont été prises en compte (personnes, groupes, avatars, anonymat partiel...) dans les champs et conditions que prévoient les grands corpus de règles et de jugement (jurisdictional domains), afin de n’écarter aucun des moyens normatifs de création d’un libre arbitre numérique dans les échanges éducatifs.

L’indexation systématique des termes techniques et juridiques concourant à définir l’identité numérique éducative fait l’objet de la norme ISO/CEI/JTC1/SC36/29 187-1, adoptée sur notre proposition (Knoppers J., Fabre R., 2013) par les pays membres de l’ISO en février 2013. Cette première norme internationale, pour laquelle nous avons demandé l’application universelle du principe de gratuité, précise le contour de l’identité numérique dans l’éducation par deux voies : d’une part en cernant mieux ses attributs multiples, et d’autre part en identifiant les voies de régulation dans le partage et la protection des données personnelles produites dans l’échange éducatif.

Au-delà de la norme précitée, sur la base du lexique qu’elle permet de partager, un chantier international est ouvert à l’ISO et au CEN, pour définir de futures architectures d’échanges éducatifs sécurisant l’identité numérique, sur la base de modèles cognitifs ouverts. Ces évolutions sont nécessaires : faute d’avoir affirmé une identité claire du maître et de l’élève, faute d’en avoir construit les configurations multiples, un hiatus persiste entre les représentations cognitives et les représentations technologiques de la formation en ligne.

Qu’il soit ici permis à l’auteur du présent projet de recherche, proposé en 2012 à l’ISCC, d’exprimer sa gratitude envers l’ISCC et son directeur, Dominique Wolton, pour avoir accepté avec confiance de soutenir ce travail destiné à ouvrir des pistes de débat, à faire partager quelques convictions en cours de construction, afin de les proposer à la discussion de la communauté scientifique mobilisée actuellement sur ces thèmes.

Renaud Fabre, mars 2013