Cette troisième séance d’Hint croise regards scientifiques et témoignages pour commencer à éclairer un champ encore peu exploré de l’histoire de l’internet français.

 
Séminaire Histoires de l’internet

Histoires de fournisseurs d’accès à internet

 
Mercredi 25 janvier 2012, 16h à 19h, ISCC

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Intervenants

  • « La structuration de l’offre des FAI en France, entre ‘Internet full access’ et ‘services en ligne’ (1995-1996) », par Franck Rebillard, professeur des universités (CIM, Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle)
    Le milieu des années 1990 voit l’internet s’ouvrir au « grand public » et l’offre commerciale se structurer avec l’arrivée de groupes industriels de communication. Leur proposition initiale de services en ligne dits « propriétaires », un premier sentier sociotechnique finalement délaissé au profit de l’accès à l’internet en tant que tel, témoigne des représentations et stratégies concurrentes de l’époque.
  • Grand témoin : Valentin Lacambre
    Fondateur d’Altern et co-fondateur de Gandi et Globenet, Valentin Lacambre revient sur l’histoire des FAI depuis les années 90 à partir de son expérience dans AlternB et Globenet, mais aussi plus généralement sur le déploiement de l’Internet dans cette période de la seconde moitié des années 1990 où se structurent peu à peu des offres d’hébergement, les noms de domaine...
  • « Pour une nouvelle définition juridique des FAI », par Willy Duhen, doctorant LID2MS, Aix-Marseille Université
    Willy Duhen montre au travers d’un parcours historique les difficultés à définir les FAI, qui ont des répercussions sur la législation et la judiciarisation qui leur sont appliquées.
  • Grand témoin : Philippe Dewost
    Philippe Dewost, à l’époque Responsable Produits et Services à la Direction de Programme Mediatel de France Telecom puis chez France Telecom Interactive, apporte son témoignage personnel sur l’histoire du démarrage de Wanadoo.
  • La séance est conclue par Francesca Musiani, ingénieure de recherche et doctorante au Centre de sociologie de l’innovation (CSI) de Mines ParisTech (UMR 7185 CNRS). Elle achève actuellement sa thèse sur la technologie P2P appliquée aux services internet.

Compte rendu

Aucune histoire globale de l’émergence des fournisseurs d’accès à Internet n’a été publiée à ce jour : cette séance avait pour objectif de proposer quelques regards croisés de chercheurs et d’acteurs sur la naissance de la fourniture d’accès à Internet grand public en France au milieu des années 1990.

Sa genèse, récente, est assez peu documentée alors qu’elle peut être intéressante tant du point de vue de l’histoire économique que de l’histoire des techniques et de l’innovation, ou de l’histoire culturelle et sociale : comment est pensée l’offre et appréhendé un marché qui peut sembler encore peu mature ? Comment se structure une offre à la fois associative, parfois militante et une offre commerciale grand public ? Quels sont les modèles de tarification, les règles d’usage, les services offerts ? Qui sont les premiers usagers ? etc. C’est aussi une histoire du Web qu’éclairerait cette approche.

Toutefois, comme l’a rappelé d’un point de vue juridique Willy Duhen, une des premières questions qui doit être posée est : qu’est-ce qu’un FAI ? Et, dans le domaine juridique, il nous a pleinement démontré à quel point cette définition est loin d’être univoque. C’est aussi sur cet aspect, sur les notions de responsabilité, de transparence, de confiance, qu’insistait la conclusion scientifique de Francesca Musiani. Objet juridique mal identifié, le statut de FAI attend depuis plus de 20 ans une définition claire et sans ambiguïté. Toutefois cette ambiguïté rejoint une réalité complexe, historiquement mouvante, que les témoignages de Valentin Lacambre et de Philippe Dewost ont pleinement mise en lumière. Tout d’abord, leur expérience et leur action portent sur des FAI très différents. Entre Altern et Wanadoo, il y a autant de différences d’approche que de points communs à penser. Si l’opérateur des télécommunications françaises historique arrive sur le marché après Altern, la raison étant notamment la manne et le succès du minitel (mais on peut souligner d’autres éléments, comme la difficulté à appréhender le marché, penser des outils de mesure…), c’est par le minitel que Valentin Lacambre pénètre d’abord l’Internet avec le 36 15 Internet. Mais les parallèles s’arrêtent rapidement : la démarche d’Altern par exemple est très tôt d’offrir un hébergement de contenus, que les Télécom françaises ne pensent pas sans quelques inquiétudes, la responsabilité juridique des FAI étant un des points de réticence. Surtout ce sont deux approches différentes qui guident les démarches : chez Valentin Lacambre, la structure au départ artisanale, est profondément influencée par les promesses d’un Internet libre, démocratique, permettant des contenus produits par les usagers. Il est revenu en particulier sur le rôle du libre, de GNU et GNA (et donc d’Unix) et de l’esprit promu par Richard Stallman sur la genèse de la communauté et de l’imaginaire d’Internet, achevant son intervention sur les dangers actuels qui, à son sens, menacent particulièrement l’Internet, en particulier les logiques de fermeture et les menaces très concrètes qui pèsent sur la neutralité de l’Internet. Du côté des Télécoms l’approche est celle d’une grande entreprise, certes inexpérimentée en matière d’Internet mais ayant l’expérience du service public et des réseaux téléphoniques et Minitel. Est-ce un atout ou un handicap ? En tous cas, Wanadoo connaît notamment en 1997 une très forte croissance et s’impose très rapidement comme un FAI français de poids. Philippe Dewost en nous donnant à voir une page Wanadoo d’avril 1996, qu’il a commentée, nous a montré un savoir-faire et une évolution de l’offre assez différente de ceux d’Infonie, dont une des pages a été commentée par Franck Rebillard dans son intervention centrée sur une offre commerciale qui hésite entre des services propriétaires (qui encadrent mais aussi guident les usages des néophytes) et la simple fourniture d’accès. Après avoir évalué dans quelle mesure l’Internet et les services en ligne comme nouveau marché pour les industriels doivent être pensés en 1994 comme une offre encore embryonnaire, éclatée, artisanale pour le grand public (avec des pionniers comme CalvaCom et Oléane, mais aussi beaucoup de PME locales – DTR, Aurec Vidéo – et des nouveaux entrants à ambition nationale comme Worldnet), il a souligné à la fois le manque de masse critique d’utilisateurs et des conditions tarifaires inadaptées, qui impliquent une offre encore très régionalisée. Il a illustré les hésitations entre simple fourniture d’accès et fourniture de services avec le cas d’Infonie (lancé en janvier 1995), où le terme de Sources Interactives est d’ailleurs privilégié sur celui d’Internet. Émulation Minitel, messagerie interne aux clients Infonie, etc, l’Internet n’est alors que secondaire dans l’offre, (il faut d’ailleurs payer en plus des 149 francs par mois d’abonnement, 50 francs si « on veut Internet »). Sur le modèle de CompuServe, AOL et d’autres, la métaphore audiovisuelle (terme de chaine) et les services sont pensés sur un modèle qui s’inspire de médias plus anciens. Le basculement se fait vers 1996, avec Club-Internet et AOL par exemple, qui changent leur stratégie et mettent alors en avant la simple fourniture d’accès ou encore l’accès aux communautés et forums, un modèle plus horizontal. Franck Rebillard a analysé ce tournant sous l’angle de la sociologie de l’innovation, interrogeant le décalage entre les cadres de réflexion des concepteurs et ceux des utilisateurs (les early adopters), sous l’angle socio-économique (notamment en questionnant l’avantage concurrentiel de France Telecom ou le rôle de la décision du 16 octobre 1995 du comité interministériel sur les autoroutes et services de l’information qui invite à ce que chaque Français puisse joindre son fournisseur d’accès à Internet au prix d’une communication locale, condition pour l’émergence d’un vrai marché national) ou encore sous l’angle des apports qu’une histoire des FAI pourrait offrir à l’histoire de l’Internet. À l’issue de cette séance, nos 5 intervenants ont réussi le pari de pleinement nous convaincre de l’intérêt de cette histoire, encore à écrire.

Informations pratiques

Mercredi 25 janvier 2012, 16h à 19h

Institut des sciences de la communication du CNRS
20 rue Berbier-du-Mets, Paris 13e
Métro Gobelins

Séance ouverte à tous, de préférence sur inscription par messagerie électronique auprès des coordinatrices : Fanny Georges et Valérie Schafer.