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Psychiatrie biologique : une bulle spéculative ?

François Gonon, novembre 2011

Ce texte de François Gonon est le résumé d’un article qu’il a publié dans la revue Esprit en novembre 2011. L’article intégral est accessible gratuitement sur le site de la revue.

La psychiatrie biologique de l’espoir au doute

Le discours de la psychiatrie biologique affirme que les maladies mentales peuvent et doivent être comprises comme des maladies du cerveau. Il y a bien évidemment des cas où des symptômes d’apparence purement psychiatrique ont des causes cérébrales identifiables et traitables. Peut-on en déduire qu’à terme tous les troubles psychiatriques pourront êtres décrits en termes neurologiques puis soignés sur les bases de ces nouvelles connaissances ? Les leaders de la psychiatrie biologique expriment actuellement dans les plus grandes revues américaines des doutes quant à sa contribution à la clinique psychiatrique. « Quand la première conférence de préparation du DSM-5 s’est tenue en 1999, les participants étaient convaincus qu’il serait bientôt possible d’étayer le diagnostic des nombreux troubles mentaux par des indicateurs biologiques tels que tests génétiques ou imagerie cérébrale. Actuellement [en 2010] les responsables reconnaissent qu’aucun indicateur biologique n’est suffisamment fiable pour contribuer au diagnostic ». La contribution de facteurs génétiques à l’étiologie est sans doute plus forte pour l’autisme que pour tout autre trouble psychiatrique, mais n’explique qu’un petit pourcentage de cas. Pour les troubles fréquents (e.g. dépression) les études récentes montrent que les prédispositions génétiques jouent un rôle mineur par rapport aux facteurs environnementaux, en particulier les traumatismes psychiques de l’enfance. La recherche n’a pas non plus fait progresser substantiellement les traitements médicamenteux. Selon Steven Hyman, l’ancien directeur du National Institute of Mental Health, « aucune nouvelle cible pharmacologique, aucun mécanisme thérapeutique nouveau n’a été découvert depuis quarante ans ».

Tous les leaders de la psychiatrie biologique reconnaissent que la recherche a pour l’instant peu apporté à la pratique psychiatrique, mais continuent à prédire des progrès importants dans un futur proche. Pourtant, selon certains experts cette promesse risque fort de ne pas être tenue. En effet, l’absence de marqueur biologique rend problématique la mise en œuvre de modèles animaux des maladies mentales. D’autre part, puisque, sauf cas rare, les gènes impliqués dans chaque maladie mentale sont multiples et ne confèrent chacun qu’un risque faible, la psychiatrie moléculaire aura beaucoup de mal à déboucher sur de nouveaux traitements.

Le discours de la psychiatrie biologique et ses conséquences sociales

Face à ce maigre bilan et à ce futur problématique, le discours de la psychiatrie biologique, tel qu’il s’exprime dans les médias, apparaît exagérément optimiste. Une analyse des discours scientifiques et médiatiques montre que les scientifiques contribuent largement à alimenter cette bulle spéculative. Déjà à l’intérieur des articles scientifiques, il existe souvent un écart entre les observations et les conclusions exprimées notamment dans le résumé. Ensuite, la distorsion des citations entraîne des dogmes non fondés. Enfin, les biais de publication génèrent dans les médias des conclusions erronées. Cette rhétorique spéculative influence le grand public : le pourcentage d’Américains convaincus que la dépression est une maladie du cerveau d’origine génétique est passé de 54 % en 1996 à 67 % en 2006. Contrairement à ce qui était attendu, ceux qui partagent cette conception réductiuoniste ont une plus forte réaction de rejet vis-à-vis des malades et sont plus pessimistes quant aux possibilités de guérison.

Dans les pays riches, la prévalence des maladies mentales est plus élevée chez les plus défavorisés. D’un pays à l’autre, cette prévalence augmente avec l’intensité des inégalités sociales. Selon Daniel Luchins, qui a longtemps dirigé la psychiatrie publique à Chicago, le discours réductionniste de la psychiatrie biologique ne sert qu’à évacuer les questions sociales et à invalider par avance les mesures de prévention des maladies mentales les plus fréquentes. Selon la conception anglo-saxonne de l’égalité démocratique, les citoyens naissent égaux et ne doivent leur réussite sociale qu’à leurs mérites. Cet idéal se heurte à la réalité de l’inégalité sociale, qui est particulièrement forte aux États-Unis et va croissant depuis trois décennies. La fonction sociale du discours abusif de la psychiatrie biologique pourrait donc être de concilier l’idéal d’égalité des chances et la réalité de l’inégalité sociale en suggérant que l’échec des individus ne résulte que de leur handicap neurobiologique.


François Gonon est neurobiologiste, directeur de recherche CNRS, UMR 5293, Université de Bordeaux, chercheur associé à l’ISCC.

date pub 2 décembre 2011




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