La première séance du séminaire Histoires de l’internet (Hint) organisée par Valérie Schafer (ISCC) et Fanny Georges (Université Paris 3) dans le cadre du pôle Gouvernance et usages de l’internet de l’ISCC a pour thème « Histoires d’Usenet et d’internet avant le web ».

 
Séminaire Histoires de l’internet

Histoires d’Usenet et d’internet avant le web

 
Mercredi 23 novembre 2011, 14h à 17h, MSCI

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Intervenants

  • Camille Paloque-Berges, Modes d’emploi de l’internet avant le web : entre didactique et folklore »
    Docteure en sciences de l’information et de la communication, Camille Paloque-Berges est PRCE à l’IUT de Belfort-Montbéliard, Université de Franche-Comté.
  • Louis-Jean Teitelbaum, « La fenêtre sur l’extérieur : les interfaces d’internet avant le web »
    Designer interactif, Louis-Jean Teitelbaum a travaillé sur l’histoire et la sociologie des interfaces graphiques à Télécom ParisTech.
  • Yves Devillers et Michel Fingerhut en qualité de grands témoins
    Yves Devillers a été un pionnier dans les années 1980 de l’arrivée d’internet et de ses services à l’INRIA et en France. Il a contribué à la création de Fnet, un des premiers fournisseurs d’accès associatif à internet en France.
    Michel Fingerhut a été comme Yves Devillers un utilisateur et expert précoce de l’internet. Responsable informatique de 1986 à 1995 à l’Ircam, il a participé à l’arrivée d’internet au sein de cet Institut.
  • Benjamin Thierry
    PRCE à l’Université Paris Sorbonne, au Centre de recherche en histoire de l’innovation, Benjamin Thierry conclura la séance.

Compte-rendu

Cette séance dédiée à Usenet et internet avant le Web avait pour vocation de s’intéresser non seulement aux usages des premiers réseaux, mais aussi à leurs formes et contenus, indissociables de la technique, au travers notamment de l’émergence de guides et modes d’emploi, d’une didactique mais aussi d’un folklore des réseaux ou encore de la question des interfaces. Elle souhaitait en outre croiser les regards de chercheurs et d’acteurs (français) de cette histoire.

Camille Paloque-Berges a centré son intervention (« Modes d’emploi de l’internet avant le Web : entre didactique et folklore ») sur Usenet et internet dans les années 1980/1990 et a éclairé notamment les tensions mais aussi les liens et la complémentarité entre folklore et didactique des réseaux, à travers un choix de guides, émanant par exemple des archives Usenet conservées dans les Google Groups. Pour rappel, Usenet est un réseau créé en 1979 par des étudiants de l’Université de Caroline du Nord : c’est un ensemble de listes de diffusion thématiques, chacune de ces listes (nommée « newsgroup ») étant gérée par celui qui l’a créée ou celui qui a décidé de la maintenir, sur son propre serveur.

Après avoir souligné la vocation des guides et modes d’emploi étudiés (ils s’adressent aux nouveaux utilisateurs, accompagnent les usagers néophytes), la présence de figures mythologiques qui prennent leurs racines dans les origines d’Usenet, le volontariat à la base de ces documents, Camille Paloque-Berges a présenté un certain nombre de sources et rappelé les modes d’accès à ces documents (exploration de serveurs par adresse, absence de portail dédié) et la présence de guides comme Surfing the Internet de Jean Armor Polly. Elle a insisté sur la transmission de savoir-faire, les formes du langage didactique, qui incorpore parfois un langage humoristique et donnera lieu à l’émergence d’un folklore qui construit une mémoire culturelle du réseau, en superposition du réseau technique. Son regard sur le langage des guides comme métalangage a été éclairé par des exemples tels que Zen and the art of the Internet (1992). Les questions de la datation des sources, celle de la communauté d’usagers, d’un public récursif et d’une élite pionnière informaticienne ont été soulevées. Le cas des RFCs (notamment la RFC1121 http://www.faqs.org/rfcs/rfc1121.html) comme celui de fables, les personae de Usenet, les figures grotesques (jeu de mots entre IMP, Interface Message Processors et son sens anglo-saxon de nain) ont permis d’illustrer l’émergence d’expressions culturelles particulières que l’on peut appréhender comme des formes émergentes d’activités participatives.

Michel Fingerhut et Yves Devillers, grands témoins, ont à la fois réagi à l’exposé de Camille Paloque-Berges, Michel Fingerhut soulignant par exemple le rôle de médiateur de ces guides mais aussi leur ancrage dans une culture Nord-Américaine ou l’interactivité par diffusion, et abordé l’aspect français d’Usenet, l’IRCAM et l’INRIA ayant été avec le CNAM les premiers backbones nationaux pour une communauté scientifique désireuse d’accéder aux News. En effet, au début des années 1980 nait en Europe, de manière informelle, un réseau porté par des utilisateurs d’Unix (European Unix Users Group). L’époque est encore largement à un fonctionnement empirique, qui utilise notamment habilement un atout européen : le large déploiement dans toute l’Europe des réseaux de télécommunications X25, tel Transpac en France. C’est alors la bonne volonté de quelques passionnés qui permet l’émergence de cette communauté d’intérêt européenne, loin des décisions de Bruxelles, assez hostile à une solution « américaine », qu’elle soit IBM (réseau Earn) ou TCP/IP. Lorsqu’à la fin des années 1980, la version Unix Berkeley 4.2 intègre le protocole d’internet, TCP/IP, le passage à internet est « naturel » pour ses usagers pionniers d’Unix et du protocole UUCP, d’autant que pour les utilisateurs le passage de UUCP à TCP/IP ne change pas les usages, essentiellement de mails et News.

Louis-Jean Teitelbaum a ensuite permis de pénétrer dans les interfaces d’internet avant le Web, en explorant la nature des interfaces par listes, celle des menus, il a souligné le souci « du contenu et non du chrome » qui se manifeste plus tardivement ou encore la place croissante des icones (par opposition au Web) dans MSN version Windows 1995. Il a interrogé la rupture introduite par le Web et HTML au tournant des années 1990 (pour rappel le World Wide Web est développé au Cern, organisation européenne de recherche nucléaire, par un jeune ingénieur britannique, Tim Berners-Lee. L’usage du Web va être popularisé ensuite en partie grâce au navigateur Mosaic à partir de 1993, développé par Marc Andreessen de l’Université d’Illinois). Louis-Jean Teitelbaum a fait partager un plaisir esthétique des interfaces d’avant le Web, insisté sur la dimension « dialogue » des commandes, l’expérience des utilisateurs, abordé les interfaces textuelles mais aussi graphiques, la question de la couleur.

Interdisciplinaire, cette séance, qui ne pouvait éclairer tous les aspects d’une histoire complexe, transnationale, qui s’est déployée dès la fin des années 1970 dans un paysage des réseaux foisonnant, qui ne doit pas faire oublier l’existence de nombreux autres protocoles et réseaux aux États-Unis mais aussi en Europe, tels Bitnet et Earn, Csnet, X25 ou des réseaux plus disciplinaires (Phynet pour la communauté des physiciens par exemple), alors que la solution TCP/IP est loin de faire l’unanimité, a permis de dégager plusieurs points forts et problématiques : comme l’a souligné Benjamin Thierry en conclusion, elle invitait à penser l’histoire des réseaux et de l’internet non seulement dans sa dimension internationale mais également nationale, dans le temps long de l’histoire des techniques et des médias, à évaluer la place des « utilisateurs-concepteurs » dans les réseaux, à penser les transferts culturels ou les imaginaires et valeurs qui se constituent dans et autour des premières communautés d’utilisateurs.

Informations pratiques

Mercredi 23 novembre 2011, 14h à 17h

Institut des sciences de la communication du CNRS
20 rue Berbier-du-Mets, Paris 13e
Métro 7 « Les Gobelins »

La séance est ouverte à tous, sur simple inscription par messagerie électronique auprès des coordinatrices, Valérie Schafer et Fanny Georges.