Dés-ordres de grandeur au pays des médias

 
Rémy Mosseri, avril 2011

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Dans une société où le chiffre, le quantitatif, tend à primer sur le qualitatif (de l’audimat aux benchmarkings de tous poils), l’attitude rationnelle minimale (on pourrait dire aussi une manifestation de l’esprit critique) revient probablement à savoir apprécier les ordres de grandeur des quantités qui peuplent les argumentaires. On attend des médias qu’ils s’assurent, à ce niveau-là, de la plausibilité des informations chiffrées qu’ils véhiculent. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Je voudrais relever ici deux exemples récents où des erreurs spectaculaires (de trois ordres de grandeur) ont pu être ainsi diffusées dans les médias.

L’acte 1 se passe au journal de 20h de France 2 le mercredi 16 mars 2011, avec un dossier sur l’énergie succédant à celui traitant de la catastrophe du Japon. À côté du présentateur est invité un « expert », présenté d’ailleurs comme indépendant (alors qu’il est notoirement pro-nucléaire). En prélude à la parole de l’expert, un reportage donne des chiffres totalement faux concernant la filière photovoltaïque, puisque l’on y apprend qu’il faudrait recouvrir l’Europe entière de photopiles pour atteindre la production nucléaire française (alors qu’il faut environ 5000 km2, ce qui fait certes beaucoup, mais au moins mille fois moins quand même que ce qui est annoncé - et suivant de quelle Europe on parle !).

Trois raisons alors de s’étonner (gravement) :

  • Les journalistes qui ont fait le reportage ne savent donc manifestement pas calculer. J’avoue penser (ou craindre ?) qu’ils ont commis l’erreur suivante : 1 km = 1000 m alors (très certainement) 1 km2 = 1000 m2 ?
  • Le comité de rédaction du journal a laissé passer le sujet. Ce qui veut dire qu’ils ne se sont même pas posé la question suivante : si le chiffre du reportage était exact, comment se pourrait-il alors que l’on trouve des scientifiques (des gens sérieux donc) pour soutenir et faire progresser cette filière depuis des décennies ? Est-ce de la simple incompétence de la part de ce comité, ou bien, plus grave, un effet secondaire d’un discours officiel (« hors du nucléaire point de salut »), largement rabâché ?
  • « L’expert », lui, connaissait les vrais chiffres (on peut les lire sur son blog). Questionné à la suite de l’émission sur ce point, sa seule défense sera qu’il n’allait pas perdre de temps à l’antenne pour relever une simple « exagération ». Je ne commenterai pas cette attitude. Mais si un facteur 1000 est une exagération, ou commence l’erreur manifeste ? Et si l’on divisait par ce facteur les prestations facturées par les experts ?

Face aux protestations, France 2 s’est d’abord contenté de supprimer ce reportage (coupé dans le replay du journal), sans annoncer cette coupe ; quelques jours plus tard, du bout des lèvres, le journaliste a donné le chiffre correct (sans rappeler pour autant l’erreur initiale).

L’acte 2 n’a pas traîné, puisqu’il suffisait d’écouter le lendemain, 17 mars 2011, le journal de 18h sur France Culture. Un haut responsable du CEA est interviewé pour éclairer sur les problèmes de sécurité dans la centrale japonaise accidentée. Il précise (à juste titre) que la quantité de chaleur à évacuer dans les centrales japonaises en difficulté n’est pas de l’ordre du Gigawatt, mais de quelques Mégawatts (il devait parler de puissance). Mais c’est la fin de la phrase qui gâche alors le propos, puisque ces quelques Mégawatts seraient, selon lui, équivalent à « quelques gros fers à repasser » ; et cette affirmation ne déclenche d’ailleurs aucun étonnement du journaliste qui le questionne. Du Mégawatt au Kilowatt, encore un facteur 1000 !

Des esprits chagrins voudront certainement relever que dans un cas l’on déprécie une source d’énergie alternative, et que dans l’autre l’on rassure quant au nucléaire... mais je leur laisse cette responsabilité polémique.


Rémy Mosseri
Chercheur au CNRS, Laboratoire Physique théorique de la matière condensée (UMR 7600), Université Pierre et Marie Curie.