Avec Anne-Marie Laulan, philosophe, professeure émérite de sociologie à l’Université Michel-de-Montaigne Bordeaux 3, conseillère à l’ISCC, et Jean-Paul Lafrance, professeur associé et fondateur du Département des communications de l’Université du Québec à Montréal, co-titulaire de la chaire Unesco-Bell en communication et développement international.

8 février 2011, 10h

Institut des sciences de la communication
20 rue Berbier-du-Mets, Paris 13e
Métro 7 « Les Gobelins »

 

Retour critique sur le SMSI

 
Compte rendu de la séance du 8 février 2011

Accueil > Évènements > Séminaires et ateliers réguliers > Histoires de l’internet (Hint)

 

Deux thèmes d’échanges et de débats ont été abordés au cours de cette rencontre-discussion : retour critique sur le rôle de la France dans le Sommet Mondial de la Société de l’Information et Internet en Afrique.

Compte rendu

Retour critique sur le rôle de la France dans le SMSI

Anne-Marie Laulan a participé, en tant que représentante de l’Agence Universitaire de la Francophonie, aux deux sommets, de Genève (2003) et de Tunis (2005), organisés par l’Union Internationale des Télécommunications à la demande de l’ONU. Elle a replacé la tenue de ces deux sommets dans le contexte du Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (NOMIC) et du rapport MacBride. Réagissant à la prise de conscience du déséquilibre culturel en faveur des pays occidentaux, ce nouvel ordre mondial suscite des initiatives visant à encourager les productions endogènes (cf. Jean Rouch, Enrico Fulchignoni) et à fournir des équipements et formations (Programme international de l’UNESCO pour le développement de la communication (PIDC), Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD)). Mais ces aides constituent également une autre manière d’importer les modèles occidentaux. Anne-Marie Laulan fait le récit des SMSI de Genève et de Tunis, en notant les tensions très fortes qui s’y expriment pour faire obstacle à la prise de parole de certains acteurs. La société civile a fini par obtenir à Tunis un temps de parole, à la différence de Genève. Lors des sommets sont affirmés notamment le droit à la diversité culturelle et à la diversité des langues. Le sommet de Tunis a aussi été un haut lieu de démonstration des prouesses techniques pour les sociétés occidentales (Libération titre : « La foire de la puissance occidentale »).

Jean-Paul Lafrance, qui a assisté au SMSI à Tunis, souligne que les changements les plus notoires sont l’arrivée de la société civile (secteur éducatif, ONG, journalistes, radios communautaires…) et l’idée de mettre à la disposition du continent africain des technologies légères (radios communautaires) ou collectives (télécentres). En effet, les pays occidentaux et particulièrement les industriels, ont eu tendance à développer des projets technocentrés (soutenus par des intérêts financiers) peu appropriés aux besoins des territoires africains, à la fois en termes de ressources (l’électricité n’est pas disponible partout) et d’usages (approche d’un usage occidental individuel versus un usage africain plus collectif). Le sommet de Tunis a permis de mettre en évidence que l’introduction de ces technologies devait plutôt s’adapter à un usage collectif (médecine et diffusion d’information). Internet, en étant la première forme de communication qui échappait aux États, a favorisé l’expression collective.

Anne-Marie Laulan, confirme l’existence d’une fracture entre la vision occidentale et les besoins et ressources des pays africains lors du premier SMSI, un déterminisme technologique qui a fait préférer à l’Unesco la notion de « société de la connaissance ».

La discussion a porté sur les valeurs véhiculées par les réseaux sociaux et leurs conséquences sur le respect de diversité culturelle : serait-il mis en péril ? Anne-Marie Laulan rappelle que les lectures des médias ne sont pas les mêmes suivant les cultures, ni même à l’intérieur d’un même peuple (ex. : conflits entre le savoir traditionnel et le savoir moderne) : la lecture de l’image n’est pas universelle. Se référant aux récents événements en Tunisie et en Egypte, Jean-Paul Lafrance montre que Facebook n’est pas le catalyseur du phénomène mais l’accompagne. D’autres facteurs entrent plus fondamentalement en jeu, tels que l’alphabétisation. En réponse à une question portant sur les positions françaises et canadiennes lors des SMSI, Jean-Paul Lafrance confirme une unité de vue des deux pays.

Internet en Afrique

Sur le thème d’internet en Afrique, Jean-Paul Lafrance présente un article publié dans l’ouvrage Communication pour le développement dirigé par Alain Kiyindou (2008), dans lequel il a montré la nécessité d’un développement spécifique. En effet, les conditions matérielles et le cadre culturel impliquent des besoins et usages différents, qu’il a exposés en s’appuyant sur des exemples, tels les télécentres ou encore les usages de la téléphonie mobile en Afrique.

Anne-Marie Laulan a évoqué les usages des télécommunications non prévus par les industriels en Afrique, par exemple chez les pêcheurs ou les pratiques de deuil communautaire par webcam.

Références bibliographiques

CORNU, B., THIBAULT, F., FULSACK, J.-L., KIYINDOU, A., MATHIEN, M., PERRIAULT, J. (2005), La Société de l’information : glossaire critique, Paris, La Documentation française.

KIYINDOU, A. (Ed.) (2008), Communication pour le développement. Analyse critique des dispositifs et pratiques professionnelles au Congo, Bruxelles, EME, collection Echanges.

LAFRANCE, J.P., LAULAN, A-M., RICO DE SOTELO C. (dir.) (2006), Place et rôle de la communication dans le développement international, Québec, Presses de l’Université du Québec.