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Les langues de bois

Décembre 2010 - Coordonné par Joanna Nowicki, Michaël Oustinoff et Anne-Marie Chartier

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Ce numéro, coordonné par Joanna Nowicki, Michaël Oustinoff et Anne-Marie Chartier, est disponible en librairie et sur le site web de CNRS Éditions

Hermès n° 58

Présentation

La langue de bois est aujourd’hui omniprésente : dans le discours des hommes politiques ou des diplomates, mais aussi au sein des médias, dans le marketing, la publicité, les sciences ou les stratégies de communication des entreprises. Un tel succès mérite qu’on l’analyse en profondeur et sous toutes ses facettes. En effet, il n’y a pas une langue de bois, mais plusieurs : y compris la dernière en date, qui se pare des atours du « parler vrai ».

Ce volume d’Hermès lui est entièrement consacré, dans toute la diversité et la complexité de ses manifestations et de ses enjeux. Le mot est devenu polysémique en français. Mais, à force d’appeler tout langage convenu « langue de bois », on ne peut plus faire la différence entre stéréotype, langue formelle, conformisme, politiquement correct, idéologie…

Les auteurs s’efforcent de montrer les nuances à introduire entre les différentes acceptions de l’expression « langue de bois », depuis l’origine de cette métaphore jusqu’à l’usage actuel. Différents praticiens – journaliste, éditeur, enseignant, spécialiste de communication… – expliquent comment ils décryptent ou même utilisent la langue de bois dans leurs propres milieux professionnels.

La langue de bois n’est pas propre au système totalitaire. Elle existe bel et bien en démocratie et occupe de plus en plus l’espace public. Tout le monde s’en indigne, mais elle est constamment pratiquée, notamment par ceux qui sont en position de pouvoir. C’est bien son paradoxe. Sa spécificité, au-delà de sa fonction de « communication », est in fine de figer l’imagination et de rendre illusoire la liberté d’expression individuelle. C’est pourquoi une démarche critique s’impose à son égard. Ce numéro d’Hermès souhaite ainsi fournir des moyens pour essayer de comprendre ce que les mots veulent cacher.

Sommaire

Joanna Nowicki, Michaël Oustinoff et Anne-Marie Chartier
Introduction

I. PÉRÉGRINATIONS ET AVATARS D’UNE MÉTAPHORE

Michaël Oustinoff
Langues de bois d’hier et parler vrai d’aujourd’hui : de la « novlangue » aux « spin doctors »

Joanna Nowicki
De l’insoutenable légèreté occidentale à l’égard de la notion de « langue de bois »

Peter Brown
De la rhétorique au « rhetoric » : petite histoire d’une grande ambivalence (encadré)

Bernard Valade
La langue de bois : racines rhétoriques et ramures métaphoriques

Jean-Louis Dufays
Stéréotypie et langue de bois : comme un air de famille

Jacques Dewitte
La lignification de la langue

Paul Gradvohl
La langue de bois au pilori : Hongrie 1954

Béatrice Turpin
Victor Klemperer et le langage totalitaire d’hier à aujourd’hui (compte-rendu du colloque de Cerisy-la-Salle)

II. LIEUX ET VARIANTES DE LA LANGUE DE BOIS

Olivier Arifon
Langue diplomatique et langage formel : un code à double entente

Anne-Marie Laulan
Le style Unesco : langage diplomatique ou langue de bois ? (encadré)

Luciana Radut-Gaghi
La (nouvelle) langue de bois dans la Roumanie actuelle

Francisco Belaúnde Matossian
La langue de bois dans la politique péruvienne

Thomas Boutonnet
La LRO : xyloglossie dans la Chine post-maoïste

Aleksandra Ścibich-Kopiec
Les subventions de l’UE et la novlangue européenne : le cas de la Pologne

Jérémie Nicey
Les JT suédois, anti-langue de bois ? (encadré)

Christine Larrazet
« Politically correct » : une guerre des mots américaine (encadré)

III. PRATIQUES ET LIMITES DU DÉCODAGE

Pascal Rouleau
Jargons, pédantismes, sociolectes… un éditeur scientifique face à l’auteur

Nicole D’Almeida et Cendrine Avisseau
Langage managérial et dramaturgie organisationnelle

Françoise Thom
Langue de bois et aphasie moderne

Nicolas Lecaussin
Les « think tanks » face à la langue de bois des politiques et de l’administration

Arnaud Benedetti
Les professionnels de la communication à l’épreuve de la langue de bois

Thomas Legrand
Les langues de bois journalistique et politique se nourrissent l’une l’autre

Dominique Wolton
De l’utilité de la langue de bois (entretien)

VARIA

Audrey Marchioli et Didier Courbet
Communication de santé publique et prévention du sida

HOMMAGE

Denis Guedj (1940-2010)
(par Paul Rasse)

LECTURES

Christian DELPORTE, Une histoire de la langue de bois : de Lénine à Sarkozy, Paris, Flammarion, 2009
(par Bernard Valade)

Laurent PETIT, Ressources numériques pour l’enseignement supérieur : le cas de l’université en ligne, Paris, Hermès-Lavoisier, coll. « Systèmes de formation et d’enseignement », 2009
(par Geneviève Jacquinot-Delaunay)

Jean-François SIRINELLI, Pascal CAUCHY et Claude GAUVARD (dir.), Les Historiens français à l’œuvre : 1995-2010, Paris, PUF, 2010
(par Valérie Schafer)

Christophe BOUNEAU, David BURIGANA et Antonio VARSORI (dir.), Les Trajectoires de l’innovation technologique et la construction européenne : des voies de structuration durable ?, Bruxelles, Peter Lang, 2010
(par Valérie Schafer)

Robert FRANK, Hartmut KAELBLE, Marie-Françoise LEVY et Luisa PASSERINI (dir.), Un espace public en construction : des années 1950 à nos jours,
Bruxelles, Peter Lang, 2010
(par Valérie Schafer)

RÉSUMÉS – ABSTRACTS

LES AUTEURS DE HERMÈS 58

OUVRAGES REÇUS

Résumés

Michaël OUSTINOFF
Langues de bois d’hier et parler vrai d’aujourd’hui : de la « novlangue » aux « spin doctors »

Le terme « langue de bois » est d’une extrême polysémie en français. Il n’en a pas toujours été ainsi : apparu dans les années 1980, le mot est un emprunt au russe, par l’intermédiaire, semble-t-il, du polonais, au moment des événements de Gdansk et du mouvement lancé par le syndicat Solidarność. Comment un terme servant à qualifier la langue d’un régime totalitaire, synonyme de novlangue orwellienne, en est-il venu à couvrir une si grande variété d’emplois, le rendant intraduisible ? L’explication se trouve chez Orwell : dans un article célèbre portant sur la langue de la politique, il soutient que la déformation de la vérité n’est pas l’apanage des régimes totalitaires. Aujourd’hui, l’heure est au « parler vrai » : mais force est de constater que ce n’est là, bien souvent, que le dernier avatar en date de la langue de bois.

Mots-clés : langue de bois, novlangue, newspeak, spin doctors, storytelling, sophistes, parler vrai.


Joanna NOWICKI
De l’insoutenable légèreté occidentale à l’égard de la notion de « langue de bois »

L’expression vient de l’Est. Elle s’est installée à l’Ouest en changeant de sens. En France, dans l’usage actuel, l’expression « langue de bois » désigne tout discours stéréotypé, simple code des échanges publics, et elle est souvent confondue avec « le politiquement correct ». Vu de l’est de l’Europe qui a connu les deux totalitarismes, cet affaiblissement sémantique éveille une forte réticence. L’expression « langue de bois » y a gardé une tout autre gravité et l’utilisation banalisée qui se pratique à l’Ouest dénote plutôt une incompréhension ou une ignorance de ce qu’est véritablement la langue de bois. Pour ceux qui l’ont combattue, il y a une différence de nature et non pas de degré entre la langue vive et la langue de bois, et c’est que nous voudrions illustrer brièvement, en rappelant la force des protestations à son égard, puis en essayant d’éclairer ce qui a été l’enjeu d’une telle protestation, en nous appuyant principalement sur l’exemple de la Pologne.

Mots-clés : langue de bois, langue dévoyée, liberté de pensée, dissidence.


Bernard VALADE
La langue de bois : racines rhétoriques et ramures métaphoriques

Appréhendée à partir de son fonctionnement dans les régimes totalitaires, la « langue de bois » a été traitée comme une langue étrange, et étrangère aux sociétés démocratiques. En rapprochant ses procédés des figures de la rhétorique classiquement dessinées, elle perd quelque peu de sa singularité. Elle est liée, en fait, à des potentialités, des tendances, des dispositions de la « langue naturelle » – une permanente propension à métaphoriser, notamment – qu’elle exploite ou accentue, radicalise et pervertit. Les affinités que présente alors la langue de bois avec des pratiques langagières très courantes, tel le « politiquement correct », font voir en elle non plus un dialecte exotique, un parler vernaculaire, mais un mode de communication effectivement véhiculaire.

Mots-clés : langue de bois, rhétorique, éloquence, métaphore, politiquement correct.


Jean-Louis DUFAYS
Stéréotypie et langue de bois : comme un air de famille

Cet article prend d’abord appui sur différents exemples de phénomènes qui semblent susceptibles d’être qualifiés de « langue de bois » pour tenter de caractériser cette notion, qu’il oppose à celle de « parler vrai ». Il montre ensuite que la langue de bois comporte beaucoup de traits communs avec la stéréotypie, dont elle apparaît comme une spécification : la « langue de bois », ce serait des stéréotypes d’un langage spécialisé ou de la parole publique qui permettraient au locuteur de ne pas s’exposer ou se compromettre. Bien que son usage soit essentiel à la construction de l’éthos du locuteur, cette langue est affublée d’une connotation fondamentalement négative : on ne la nomme que pour la stigmatiser, pour dénoncer un manque de clarté ou de transparence. Pourtant, comme la stéréotypie dont elle partage en partie les usages et les fonctions, la langue de bois est susceptible d’une diversité de modes d’énonciation et de réception, qui dépassent de loin la seule négativité.

Mots-clés : langue de bois, stéréotype, éthos, modes d’énonciation, modes de réception.


Jacques DEWITTE
La lignification de la langue

La langue de bois propre aux régimes totalitaires peut être décrite avec les moyens de la linguistique comme une distorsion affectant les différentes composantes fondamentales du discours. Lorsque la langue se lignifie, il n’y a plus de sujet présent à sa propre parole ; plus de référent auquel la parole se rapporte ; plus d’interlocuteur véritable ni d’échange vivant entre les interlocuteurs ; plus de va-et-vient entre la parole et les ressources de la langue. Mais étant donné que toute communication est problématique, c’est-à-dire non assurée d’avance, il n’existe aucun autre remède à la lignification de la langue qu’une pratique langagière libre qui met en œuvre ces différentes composantes.

Mots-clés : composantes fondamentale du discours, référent, interlocuteur, lignification de la langue, ressources de la langue.


Paul GRADVOHL
La langue de bois au pilori : Hongrie 1954

En 1954, à Budapest, Iván Fónagy et Katalin Soltész publiaient A mozgalmi nyelvről (Sur la langue du mouvement ouvrier). En 2006, un an après le décès de Fónagy, paraissait son Dynamique et changement. Ce grand linguiste et sa collègue d’alors, dès 1954, avaient non seulement décrit les caractéristiques de la langue de bois des écrits et manifestations officielles, mais aussi montré comment elle viciait la communication au sein de la société de façon plus large. Ils en décrivaient des causes, en particulier l’inculture de nombre de dirigeants et l’usage si facile d’une langue appauvrie. Mais déjà en 1954 ils montraient dans un style d’une rare qualité comment ce phénomène dépassait le communisme hongrois. Cinquante ans plus tard, Fónagy revient sur la force d’attraction de certains types d’énoncés qui marque toujours notre communication sociale. Voici donc une pensée originale qui désenclave la réflexion sur la langue de bois, ou « langue de hêtre » en hongrois.

Mots-clés : langue du mouvement ouvrier, Hongrie, critique interne dans les pays socialistes, phonétique, évolution de la langue, Iván Fónagy, langue et pouvoir.


Béatrice TURPIN
Victor Klemperer et le langage totalitaire d’hier à aujourd’hui (compte-rendu du colloque de Cerisy-la-Salle)

Le terme « totalitaire » est issu d’un réseau discursif indissociable d’actes meurtriers. D’où le sens donné à l’expression de « langage totalitaire » : un langage de coercition, lié à la violence, au meurtre et à la terreur. Les communications présentées à Cerisy-la-Salle tentent de caractériser un tel langage. Chercheurs en communication, en sciences du langage, en sociologie ou en littérature, philosophes et psychanalystes s’interrogent sur la tyrannie logique du discours de la terreur et les manipulations mortifères mises en œuvre d’hier à aujourd’hui. Les analyses de Victor Klemperer sur le discours nazi et ses observations scrupuleuses sur les signes de ce régime sont une référence primordiale. Les diverses études montrent comment se met en place une logique d’assujettissement à partir du matériau signifiant et de sa mise en scène. L’interrogation porte enfin sur les formes de résistance à opposer à ce langage.

Mots-clés : Victor Klemperer, totalitarisme, langage totalitaire, manipulations mortifères, discours politique, sémiotique politique.


Olivier ARIFON
Langue diplomatique et langage formel : un code à double entente

Jusqu’au début du XXe siècle, la langue utilisée en diplomatie tire ses racines de la langue de cour, plus particulièrement celle de Louis XIV, ce qui explique la place du français comme langue diplomatique. Cet article propose une mise en perspective historique et anthropologique des formes d’expression du diplomate et montre pourquoi le langage diplomatique est à la fois formel et nécessaire, caractéristiques le rapprochant de celles de la langue de bois. Les notions d’ambiguïté, de contexte, d’émotions et de valeurs sont abordées. Enfin, la langue de la diplomatie a une dimension à la fois interne (entre diplomates) et externe (vers le public et les médias). Ce travail est alimenté par des entretiens et par notre expérience de formateur de diplomates au ministère des Affaires étrangères.

Mots clés : diplomatie, code, français, langue, négociation.


Luciana RADUT-GAGHI
La (nouvelle) langue de bois dans la Roumanie actuelle

Cet article présente la multiplication des formes de la langue de bois dans la Roumanie actuelle. Une mise en perspective historique rend compte des similitudes entre l’époque actuelle et la période communiste dans les slogans ou les expressions employées aussi bien par les politiques que par les médias. Les débats actuels sur la langue de bois dans les organisations renforcent l’idée qu’au-delà du jargon ou des objectifs de manipulation, la langue est en modification permanente et naturelle. Mais cette nouvelle langue de bois est presque exclue des études scientifiques roumaines sur le sujet, qui arrêtent leurs recherches à la chute du régime communiste en 1989.

Mots-clés : Roumanie, politique postcommuniste, médias, espace démocratique, langue des organisations.


Francisco BELAÚNDE MATOSSIAN
La langue de bois dans la politique péruvienne

La langue de bois dans la politique péruvienne des vingt dernières années est marquée par le choc des élections de 1990, qui a révélé le grand désenchantement de la population vis-à-vis des politiciens et du discours politique en tant que tel. Les politiciens sont donc obligés d’être très économes de leurs paroles, sous peine de lasser et réveiller la méfiance. Ils doivent se rabattre sur des formules, des slogans, et des mots, dont le choix obéit souvent au seul souci de se démarquer d’autres acteurs politiques censés être tombés en disgrâce auprès de la population. Autrement dit, les politiciens cherchent beaucoup moins à faire des propositions et des promesses, qu’à éviter d’être du mauvais côté dans la perception, d’ailleurs très changeante, de la population. C’est le triomphe du marketing au détriment du discours politique traditionnel. Il s’ensuit un art de la langue de bois plus exigeant.

Mots-clés : sentiment anti-politicien, marketing politique, Pérou, Fujimori, mots, slogans.


Thomas BOUTONNET
La LRO : xyloglossie dans la Chine post-maoïste

La politique de « réformes et ouverture » vers l’étranger, initiée par Deng Xiaoping au sortir de la Révolution culturelle en 1978 s’est avérée, d’un point de vue économique, une véritable réussite qui a amené la Chine au rang des grandes puissances mondiales en à peine trente ans. D’un point de vue social par contre, le résultat est tout autre : transfigurée par ces réformes qui ont acté le basculement d’une économie planifiée vers une économie de marché, la société chinoise s’est retrouvée bouleversée par la disparition de l’État-providence et la restructuration du secteur de production étatique, autant de dommages collatéraux qui vont brutalement vulnérabiliser et « précariser » des millions d’individus. Dès la fin des années 1980, vont se constituer de nouvelles « classes dangereuses » de paysans sans terres, de chômeurs et de pauvres, des « masses dangereuses » que l’État-parti chinois va devoir discipliner, puisque c’est sur leur exploitation que va se construire le miracle chinois.
C’est donc un véritable arsenal discursif, une langue de bois élaborée et complétée sur trois décennies, que les dirigeants du Parti communiste chinois vont mettre en place pour (re)formuler les perceptions et « corriger les consciences erronées » de ces populations vers une acceptation d’un ordre social qui leur est foncièrement défavorable.

Mots-clés : stratégie discursive, spectacle, discours, harmonie sociale.


Aleksandra ŚCIBICH-KOPIEC
Les subventions de l’UE et la novlangue européenne : le cas de la Pologne

Cet article montre l’influence des fonds structurels européens sur la langue polonaise. On assiste aujourd’hui à l’émergence d’une nouvelle langue euro-polonaise, version polonaise de l’euro-langue, à moins que ce ne soit l’euro-version du polonais. Cette langue a toutes les apparences du polonais, mais elle est si imprégnée de termes bureaucratiques que l’on est en droit de se demander s’il s’agit toujours de la même langue. Par quel mécanisme ce problème d’ordre linguistique est-il apparu ? Pourquoi l’euro-polonais est-il si inutilement compliqué ? Pourquoi éprouve-t-on autant de difficultés à comprendre les textes de l’UE, et singulièrement les appels d’offre ? Telles sont les questions auxquelles répond l’article, qui plaide pour une plus grande lisibilité des textes, sans laquelle il n’est pas de réelle démocratie.

Mots-clés : fonds structurels, subventions, Union européenne, novlangue, euro-langue, appels d’offre, langue de bois, euro-polonais, langue polonaise.


Pascal ROULEAU
Jargons, pédantismes, sociolectes… un éditeur scientifique face à l’auteur

D’où vient le jargon scientifique ? Quel lien l’éditeur et l’auteur entretiennent-ils dans l’écriture ? Pascal Rouleau, s’appuyant sur son expérience, montre qu’il faut distinguer trois domaines d’écriture, la création, le jargon et les langages techniques, et que l’éditeur ne doit pas chercher à vulgariser à tout prix.

Mots-clés : jargon, éditeur, fiction, non-fiction, auteur, sociolecte, technolecte, vulgarisation.


Nicole D’ALMEIDA et Cendrine AVISSEAU
Langage managérial et dramaturgie organisationnelle

Le discours managérial constitue un véritable genre et représente une catégorie particulière au sein des énoncés performatifs. L’objectif annoncé de présentation des orientations stratégiques et de dynamisation des équipes s’accompagne d’une mise en scène particulière qui constitue une des conditions de sa félicité, de son accomplissement. Le contexte d’internationalisation et d’interdépendance dans lequel se déroule l’activité des entreprises renforce la stéréotypie de ce langage qui mobilise un format, un vocabulaire et une syntaxe particulière marqués par l’anglicisme et l’asyncticité. Destiné à unifier et à galvaniser les équipes, ce langage est porteur de signes de pouvoir et de distinction, il exclut plus qu’il n’inclut, génère la perplexité et le désarroi et s’inscrit dans une stratégie du flou qui semble être le seul mode contemporain de l’avenir économique. Circulant à l’envi dans la communauté internationale et de la finance qu’il unifie à sa manière, il a une force incantatoire sur la scène financière et médiatique mais un impact paradoxal sur le travail quotidien des hommes et des femmes. Langage de la spéculation et de l’anticipation, il est plus proche des discours de la performance que des énoncés performatifs.

Mots-clés : discours, domination, communauté linguistique, éthos, performance, stratégie, traduction.


Françoise THOM
Langue de bois et aphasie moderne

L’auteur se propose dans cet article d’étudier le mécanisme de la destruction du langage dans la société contemporaine. Le langage est menacé par le haut et par le bas : les élites sont contaminées par l’omniprésent jargon des sciences humaines ; les jeunes sont gagnés par l’idiome des banlieues. La disparition du langage articulé accompagne une déperdition de la liberté et entraîne une dégradation des rapports humains où la force brutale se substitue à la médiation du discours.

Mots-clés : destruction de la langue, aphasie, dégradation des relations humaines.


Nicolas LECAUSSIN
Les « think tanks » face à la langue de bois des politiques et de l’administration

Les politiques et l’administration sont les maîtres de la langue de bois. C’est pour eux une question de survie avec les risques que cela implique : la démocratie est dévoyée, les électeurs sont souvent trompés et le fonctionnement de l’État en pâtit. Pour remédier à cela, les think tanks – des organismes privés de recherche représentant la société civile – ont été créés. Leur rôle : dévoiler les discours ambigus des politiques, dénoncer la démagogie et les abus de l’État et de l’administration, critiquer les mauvaises politiques publiques, proposer des solutions. Financés uniquement grâce à des dons privés, les think tanks se sont imposés dans la société américaine comme une force presque aussi importante que les médias.

Mots-clés : think tank, État, politique, administration, bureaucratie, langue de bois.


Arnaud BENEDETTI
Les professionnels de la communication à l’épreuve de la langue de bois

Les langues de bois ne sont pas l’apanage des systèmes autoritaires et totalitaires. Les sociétés démocratiques et ouvertes n’échappent pas, loin s’en faut, au phénomène. Les professionnels de la « com », sous l’influence de processus de civilisations dont le principal effet consiste à produire des sociétés de plus en plus policées, élaborent à la demande de leurs donneurs d’ordre des dispositifs discursifs et des méthodes visant à réduire les risques propres à la communication. Privilégiant une conception instrumentale de la communication, le destin des « communicants » se réduirait-il à transformer leur activité en principale arme contre les valeurs démocratiques et humanistes portées par la communication ? Pour dépasser la com et libérer la communication de toutes les langues de bois qui l’emprisonnent, il convient de transformer les conditions pratiques de l’exercice de ces professionnels en renforçant leur rôle de médiateur.

Mots-clés : sociétés ouvertes, processus de civilisation, professionnels de la com, techniques de com, langues de bois tièdes, médiateur.


Thomas LEGRAND
Les langues de bois journalistique et politique se nourrissent l’une l’autre

Comment combattre la langue de bois ? Ce devrait être la première préoccupation des commentateurs politiques, chargés de commenter, d’analyser et d’éditorialiser. Mais, comme celle des hommes politiques, la langue de bois des commentateurs a pour objectif principal de ne pas tout dire. Elle est faite pour leur permettre de s’adresser au plus grand nombre, sans choquer, souvent même en délivrant à l’auditeur ou au lecteur une pensée dans laquelle il peut se reconnaître. Il existe aussi une autre sorte de langue de bois, plus problématique dans les métiers de commentateurs : une langue de bois réflexe, faite de formules creuses, de poncifs et de métaphores (guerrières, culinaires ou sportives).
Par ailleurs, l’une des tendances les plus spectaculaires de ces dernières années est l’avènement de ce que l’on peut appeler le « parler cash », façon de rejeter la langue de bois. Une parole cash devient un acte politique en lui-même, un acte creux, et les journalistes en sont coresponsables puisque travaillant à jet continu avec Internet et les chaînes tout-info. En revanche, le numérique permet de conserver et de classer ce qui se dit. La mémoire politique s’est démocratisée et Internet met à la disposition de chacun l’ensemble des propos des hommes politiques. Cette évolution du rapport entre le discours et son commentaire est bienvenue après des décennies de consanguinité entre les politiques et les commentateurs.

Mots-clés : journalistes, commentateurs politiques, discours, cohérence, mémoire d’Internet.


Audrey MARCHIOLI et Didier COURBET
Communication de santé publique et prévention du sida (une expérimentation sur l’influence de mini-actes engageants via Internet)

Lors d’une enquête qualitative que nous avons menée en France auprès de producteurs de campagnes de prévention du sida, ceux-ci ont notamment indiqué qu’ils considèrent comme efficaces des dispositifs faisant réaliser des « mini-actes » aux personnes ciblées, avant et après la réception d’arguments persuasifs. Comme ils ne basent pas leur opinion sur de la littérature scientifique, nous avons réalisé une expérimentation, en milieu ordinaire, sur 196 sujets « tout venant » pour étudier, à partir des théories de la communication persuasive et de l’engagement, la validité des représentations concernant les « mini-actes » produits via Internet. Les résultats montrent notamment que ces producteurs de campagnes font preuve d’une bonne « intuition » puisque les mini-actes contribuent à effectivement favoriser la prévention du sida.

Mots-clés : prévention du sida, représentations sociales, communication engageante, persuasion, Internet.

date pub 20 décembre 2010, date maj 26 octobre 2011




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