Jean-Luc Bouillon, Hervé Le Crosnier, Alain Lelu

 
Mardi 19 octobre 2010, 12h30 à 14h30, ISCC

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Intervenants

  • Jean-Luc BOUILLON
    « Gérer l’information, codifier les connaissances, structurer les collectifs. Les formes contemporaines de la rationalisation des organisations et leurs enjeux sociétaux en question »

Jean-Luc BouillonJean-Luc Bouillon est maître de conférence en sciences de l’information et de la communication à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (Laboratoire de recherches en management), en délégation à l’Institut des sciences de la communication du CNRS depuis octobre 2010. Spécialiste de communication organisationnelle, il a soutenu sa thèse « Vers une approche communicationnelle de la gestion des connaissances », en 1999 à l’université Paul Sabatier de Toulouse. Il est enseignant en sciences de l’information et de la communication à l’IUT de Vélizy depuis septembre 2006.

Au cous de sa thèse, Jean-Luc Bouillon a travaillé au sein du projet Rosetta du Centre national d’études spatiales (Cnes) de Toulouse, où il a participé à un groupe d’étude interdisciplinaire sur la gestion des connaissances techniques. Rapidement, il lui est apparu qu’elle ne saurait se limiter à un simple stockage et que les questions de communication, d’échange entre acteurs et d’usages devaient être prises en compte. Des outils collaboratifs ont été mis au point et, peu après, tout le projet de gestion des connaissances a été mis en sommeil. Cherchant les raisons de ce blocage, Jean-Luc Bouillon a progressivement intégré la dimension organisationnelle à son travail : la gestion des connaissances n’est pas qu’une question micro-sociale, mais fait intervenir les dispositifs de communication et les discours des acteurs.

Dans le cadre de travaux de recherche ultérieurs au sein de différentes organisations, il a mis en évidence trois niveaux de gestion des connaissances étroitement imbriqués et appuyés sur différentes formes de communication :

  • la gestion (automatisée) des transferts d’informations ;
  • la codification des connaissances (moyen d’intégration des processus communicationnels au sein des organisations) ;
  • la codification du « relationnel » (structuration des collectifs de travail).

Ce modèle, argumente-t-il, n’est que l’extension des anciennes formes de rationalisation qui existent depuis toujours au sein des organisations et s’étendent aux activités cognitives (production – mobilisation de connaissances), ainsi qu’à la dimension sociale qui les constitue. De multiples formes de contournement individuels existent, mais tendent à être incorporées dans le modèle lui-même, qui associe un haut degré de prescription du travail et des espaces informels mais encadrés (souvent qualifiés de « collaboratifs », « entreprise 2.0 » par exemple).

Dans la discussion qui a suivi cette intervention, l’exemple des « Codes de bonnes pratiques » a été donné. En cohérence avec le modèle ci-dessus, ceux-ci consistent en une réification des connaissances sans interrogation sur la capacité des gens à les assimiler : il n’y a pas de boucle de « rétroaction », les « ouvriers » n’interviennent jamais dans le processus. Plusieurs autres exemples intéressants ont été cités comme celui de la résistance d’une usine d’aéronautique à Toulouse, qui a refusé d’appliquer un protocole d’organisation, ou de l’usage de Twitter par les employés au sein des entreprises. La question de l’importance de ces processus en regard de la vision « informatique » dominante de la hiérarchie a été soulevée. Enfin, plusieurs personnes ont souligné la difficulté de la problématique due à l’utilisation d’un vocabulaire peu accessible aux non-spécialistes, point qui pourrait être amélioré, e.g. en ayant recours à davantage d’exemples concrets.

Compte rendu rédigé par Édouard Kleinpeter, ISCC.


  • Hervé LE CROSNIER
    « Sydonie : des CMS (Content Management System) aux DMS (Document Management system) »

Hervé Le CrosnierConservateur de bibliothèque de formation, Hervé Le Crosnier est maître de conférences à l’université de Caen depuis 1995, où il enseigne les technologies de l’internet. Sa recherche porte principalement sur les relations entre le développement conjoint de l’internet et de la société, dans un double questionnement de l’organisation et de l’accès libre à l’information. Il est l’auteur de nombreux articles comme le récent « Désintermédiation et démocratie : quelques questions dans le domaine culturel ». Il a animé le blog des Cents petits papiers pendant le Sommet mondial des sciences de l’information (SMSI) en octobre 2003, et il est également le créateur de la liste de diffusion biblio-fr destinée aux professionnels des bibliothèques, du livre et de la documentation.

Axe de travail proposé
Concrétiser les réflexions sur l’organisation d’un monde de données reliées, et la place des modélisations informatiques dans les nouvelles conceptions sociales du web dans un outil porteur d’un renouvellement du concept de document numérique. Cet axe porte sur l’élargissement du projet Sydonie.

Développé au sein du GREYC, le framework Sydonie (Système de gestion de Documents numériques pour l’internet et l’édition) est un logiciel libre de gestion de documents numérique, sur la base duquel de nombreuses applications innovantes peuvent être construites. En particulier, ces applications peuvent utiliser le modèle de numérisation intelligente qui est au cœur du framework. Aujourd’hui, les systèmes de type descriptifs (catalogues de bibliothèques, de musées…) avec une gestion riche des métadonnées, où toute gestion du contenu lui-même n’existe pas, et les systèmes de type publication (CMS, blogs, sites de partage audio ou vidéo,...) sont deux choses totalement différentes. Le projet Sydonie cherche à les réconcilier : dans Sydonie, un « document » est un ensemble de métadonnées (interrogeables, utiles pour la classification et l’organisation des connaissances) qui pointent vers un fichier publiable (page web, images sous divers formats, livres numériques...).

Il s’agit d’élaborer un passage de « systèmes de gestion de contenu » (CMS - Content Management System) à des « systèmes de gestion de documents » (DMS - Document management systems), qui intégrent toutes les capacités de présentation (force actuelle des CMS), avec la gestion des métadonnées, le multilinguisme, le caractère composite, et l’insertion des documents dans les réseaux de service d’information et de recommandations du « web sémantique » (plus précisément des linked data). Le modèle conceptuel de Sydonie se fonde sur les réflexions des sciences des bibliothèques, notamment les « FRBR – Functional Requirements for Bibliographic Records » développés par l’IFLA (Fédération Internationale des Associations de Bibliothécaires). Le principe est d’utiliser les analyses et les propositions émanant des milieux professionnels de l’information (bibliothèques et journaux) pour inscrire dès la conception même du document numérique et des outils informatiques à offrir aux web designers.

Les deux aspects (informatique à partir de l’expérience du document, et critique sociale des technologies – discours sur les techniques) peuvent s’articuler, tant les technologies numériques ont une place centrale dans la recomposition intellectuelle qui est à l’œuvre, avec cette figure de Janus d’un nouvel outil de transformation des conditions de la domination et d’un moyen de repenser l’égalité et les formes politiques d’exercice collectif du pouvoir.

Débat
Bataille cognitive sur le passage des métadonnées : passage logique de l’item aux métadonnées. Quel est le modèle de fiabilité, et comment calculer la fiabilité sur Internet ? Quelles sont les limites à cette liberté de gestion de documents que le projet Sydonie veut mettre en place ?

Compte rendu rédigé par Julie Pion, ISCC.


  • Alain LELU
    « Réflexion rétrospective d’un prospectiviste »

Alain LeluFormé à l’école française d’analyse des données de Jean-Paul Benzécri, avec un complément d’études en sociologie à l’École pratique des hautes études, Alain Lelu intègre la Direction générale des Télécoms à la fin des années 1970. Il soutient sa thèse en 1993, Modèles neuronaux pour l’analyse de données documentaires et textuelles, et devient professeur en sciences et technologies de l’information et de la communication à l’université de Franche-Comté, où il exerce sa recherche en analyse de données textuelles. Alain Lelu est en délégation à l’ISCC depuis septembre 2010 et s’intéresse aujourd’hui aux questions de société liées aux méthodes d’analyse de données à grande échelle.

Au cours de cette séance, Alain Lelu revient sur les années passées à la Direction générale des Télécoms, où il exerce en qualité de « prospectiviste » au sein du service de la Prospective et des études économiques. Créé en 1980 par Alain Giraud [1] et Albert Glowinski, chercheurs télécoms férus de sciences sociales, ce service avait pour objectif d’aider la direction à comprendre les changements sociaux et institutionnels, les enjeux, ainsi que le déplacement et la création d’usages, en relation avec l’émergence de nouvelles technologies informatiques et audiovisuelles.

Alain Lelu élabore des possibles qui se sont avérés [2], comme l’évolution des micro-ordinateurs vers un modèle de stations de travail professionnelles, l’inadéquation du modèle Télécom « Télétexte », le passage de l’organisation du travail analyste + programmeur à développeur + éditeur, la contradiction entre le modèle Télécom de réseau numérique et l’évolution de l’informatique, la baisse d’influence des ingénieurs du corps des Télécoms, mais déclare aussi avoir fait preuve de naïveté face aux conséquences économiques et sociales des inventions technologiques qui ont conduit à Internet. Il met ainsi en évidence les difficultés de la prospective, notamment en terme de capitalisation des connaissances, et d’adéquation des réponses suggérées aux commanditaires d’études prospectives.

Le débat qui a suivi cette intervention a porté sur les difficultés de la prospective, les raisons qui ont conduit à l’échec des Télécoms face à Internet, l’absence de la communauté scientifique de la prospective, champ exclusivement investi par l’industrie, et l’importance grandissante de l’idéologie technique dans les systèmes d’information.

Compte rendu rédigé par Céline Vaslin, ISCC.

Diapositives de la présentation (pdf)


[1Auteur avec Dominique Wolton et Jean-Louis Missika de l’ouvrage Les réseaux pensants, paru en 1978.

[2Alain Lelu, « Remous dans la confluence Informatique-Télécommunications », Dossiers du SPES no 2, juillet 1988.